800 ans après la mort de saint François, comment continuer à rester fidèles au charisme qu’il nous a transmis, dans la situation précise de l’Europe d’aujourd’hui ? Et comment discerner ensemble pour faire des choix concrets ? Réflexions avec Fr. Frédéric-Marie Le Méhauté, Ministre provincial.
En deux décennies, les franciscains présents en France et en Belgique sont passés de six à une seule Province. En 1995, nous étions environ 800 frères. Aujourd’hui, nous sommes une centaine sur un vaste territoire. Cette décroissance signifie des fermetures de communautés, des abandons douloureux, des deuils qui peuvent alors rendre difficile la projection dans un avenir commun. Dans ce contexte, les frères ont été habités, pendant plusieurs années, par la question suivante : comment choisir, ensemble, des priorités pour conserver une fidélité à notre charisme sans être simplement tributaires des aléas liés aux circonstances ?
REVENIR AU RÉEL
Il y a quatre ans, nous nous sommes embarqués dans un processus de discernement que nous avons appelé « Résurgence ». Nous avons choisi de nous faire accompagner par des personnes extérieures, avec le cabinet Nexus. Pendant trois ans, cela nous a amenés à beaucoup discuter entre nous, à revenir aux fondamentaux de nos vocations personnelles, de nos choix de vie, de ce que nous percevions des appels du monde.
Cette démarche nous a aussi conduits à un regard plus fin sur notre réalité, pour faire des choix toujours plus ancrés dans le réel. Parfois, nous ne nous voyons pas changer ! Il a fallu du courage pour nous regarder en face, pour voir nos faiblesses et nos richesses, sans triomphalisme ni défaitisme. Nous avons pris le temps d’écouter les désirs spirituels d’aujourd’hui, aidés notamment par des jeunes en lien avec nos fraternités. Qu’est-ce qui les touche dans notre charisme ? Qu’est-ce qui nourrit leur vie et les aide à relever les défis ? Depuis une dizaine d’années, les encycliques du pape François, Laudato si’ et Fratelli tutti, ont été de belles provocations pour nous aider à comprendre ce que veut dire être frères mineurs dans le monde actuel.
Tout cela nous a invités à passer d’une logique de préservation d’un riche patrimoine, avec cette impression de toujours le trahir, à une logique de transmission pour aider d’autres à vivre. Les renoncements les plus difficiles ne prennent sens que dans la conscience d’une transmission possible.
PASSER DU PERSONNEL AU COLLECTIF
Pour poser des choix communs, l’enjeu était de travailler à ce que chacun se sente partie prenante et coresponsable d’une décision prise ensemble. Ainsi le processus « Résurgence » a été, pour nous, un apprentissage de « l’écoute générative ». Ce terme abscons dévoile une vérité dérangeante : si souvent nous écoutons, nous savons aussi ce que l’autre va dire avant même qu’il ait fini sa phrase. C’est tout bête, mais s’écouter jusqu’au bout, suspendre nos jugements, éviter les « oui, mais… », voilà un apprentissage nécessaire et une ascèse bien difficile, surtout après plusieurs dizaines d’années de vie commune parfois ! Fruit de ce long travail de mûrissement, le dernier Chapitre a été un beau temps d’écoute mutuelle. Au-delà de nos différences d’âge, nous nous sommes reconnus d’un même charisme, animés de mêmes désirs. À travers le courage d’une parole personnelle, singulière et vraie, il a renouvelé notre confiance les uns envers les autres. En laissant chacun exprimer ce qui est important dans son parcours et dans les besoins de sa propre étape de vie, cette écoute profonde permet de recevoir, ensemble, une vision plus large et partagée et ainsi de mieux appréhender les choix collectifs, donc les passages à vivre. Il s’agissait de passer du « ce que je porte, ce que je veux, ce qui est important pour moi… » à « ce que nous pouvons porter ensemble, ce qui est important pour nous. »

DES CHOIX AU SERVICE D’UNE DYNAMIQUE COMMUNE
Tout ce processus nous a permis, en Province, de poser des vrais choix pour accompagner cette décroissance qui est encore largement devant nous, mais aussi pour accompagner les signes de renouveau que nous sentons poindre. Nous avons un effort à fournir pour former les jeunes qui souhaitent rejoindre notre vie, une responsabilité pour leur donner les moyens de continuer de rendre compte de notre foi dans le monde contemporain. Nous avons la joie d’accueillir des frères venant d’autres provinces, d’autres horizons, pour partager notre vie fraternelle et notre mission. Là aussi, le défi est quotidien pour écouter, nous former, nous recevoir comme frères. Tout au long de nos discussions, nous avons été attentifs au soin que nous devions à chacune de nos présences. Certaines pourront être renforcées. Il faudra en accompagner d’autres vers une transformation, voire un passage de relais. Dans tous les cas, cela demande une attention aux frères et aux personnes sur place pour, à la fois, ne rien brusquer, mais aussi pour ne pas retarder des décisions parfois difficiles. L’équilibre pour trouver ce « moment juste » est délicat !
Le Chapitre a aussi renouvelé des choix inscrits dans la durée. Je pense, par exemple, à Marseille où les frères animent une paroisse dans un quartier très déchristianisé, un choix très significatif par rapport à notre charisme, mais aussi à Brive-la-Gaillarde où le sanctuaire et la maison d’accueil permettent une riche pastorale auprès des jeunes et des familles. Il y a plusieurs années, nous avons entrepris de rénover l’ermitage de La Cordelle (Vézelay), un lieu porteur d’une signification particulière pour les jeunes générations qui rejoint leur souci pour la Création, pour la prière, et qui offre également le visage singulier d’Église qui ouvre largement ses bras.
Une décision forte du Chapitre a été la création de la fraternité de Saint-Gilles. Cette nouvelle implantation en Belgique, en parallèle de la fermeture du Chant d’Oiseau, nous a permis d’être fidèles à notre charisme en créant une petite communauté. Elle est au service d’une paroisse pauvre tout en restant présente à nos frères belges en maison de repos, justement sur cette paroisse. Au-delà de ces quatre lieux, la vie fraternelle, la vie de prière, le service des pauvres ou le soin de la Création ne sont bien entendu pas la prérogative de l’une ou l’autre de ces communautés. La fidélité au charisme franciscain se vit dans toutes nos fraternités, de manières variées, mais dans un dynamisme commun.
Notre situation en France-Belgique n’est pas facile à bien des égards. François nous invite à vivre notre vie non pas dans le regret d’un « c’était mieux avant », mais toujours tendu vers un avenir qui n’a pas encore dévoilé toutes ses potentialités. « Je trouve ce monde passionnant et je voudrais mourir vivant », disait un frère âgé. « Je n’avais jamais compris que Dieu aimait le monde infiniment et je découvre que je peux moi aussi m’y engager sans peur », me partageait une jeune femme. Ce charisme franciscain que nous portons avec beaucoup d’autres n’a pas dit son dernier mot.