Franciscains en 2026 : quelle fécondité ?

« Pour François, l’important est la qualité de vie évangélique. »

Face à la diminution du nombre de frères en France et en Belgique, Fr. Serge Delsaut vient nous rappeler que l’Ordre franciscain a toujours su renaître par sa fidélité à l’Évangile. L’enjeu n’est pas tant de sauver les meubles que de discerner ce que Dieu veut faire à partir du réel de la vie où un petit reste fécond est à l’œuvre.

« Lorsque je regarde les huit siècles de vie de l’Ordre franciscain, je constate à quel point celui-ci a toujours connu des périodes de croissance et de diminution, au gré des mouvements de l’histoire : Peste noire, Guerres de religions, crise des vocations au XVIIIe siècle, Révolution française, expulsions des religieux sous la IIIe République… », énumère Fr. Serge. « Ce qui me marque aujourd’hui, avec le recul, c’est la capacité qu’a eue notre Ordre à rebondir, à se renouveler après une phase de décroissance. »
De cette vision globale de l’histoire, qui relativise les crises et nourrit son espérance, alors que la Province connaît une phase de diminution du nombre de frères, Fr. Serge nous invite à déplacer notre regard pour voir au-delà des chiffres.

DIEU PREND SOIN

« Lorsque saint François a fondé son Ordre, il a eu, à travers son expérience spirituelle, l’intuition très forte que la vie de l’Ordre, sa naissance, sa croissance et son devenir, n’étaient pas de son fait », explique-t-il. Cela a été une expérience qu’il a vécue dans la foi dans les premières années de sa conversion. « Dans ses dernières années, lorsqu’il sent que les choses lui échappent et que sa Règle n’est pas appliquée de manière aussi radicale qu’il le souhaite, il traverse une épreuve de désappropriation et remet son Ordre entre les mains de Dieu. Il découvre alors que c’est bien Dieu, et non lui, qui a le souci, le soin de l’Ordre. »
Bien que ce dernier ait connu une croissance fulgurante dans ses débuts, François ne visait pas pour autant la quantité. « Pour lui, l’important était qu’il y ait toujours au moins une communauté de frères qui témoigne d’une qualité de vie évangélique. Cela lui suffisait. Celle qu’il aimait tout particulièrement, c’était la communauté de Sainte-Marie de la Portioncule, à Assise, où se vivaient contemplation et pauvreté. » Et de citer le biographe Thomas de Celano : « Il ne voulut ici-bas, pour lui et pour les siens, qu’une petite parcelle(1). » Fr. Serge souligne au passage : « C’est pour cela qu’il était autant attaché à la communauté de Sainte-Marie de la Portioncule – littéralement : la petite parcelle –, “ le couvent qu’il aimait par-dessus tous les autres(2) ”. C’est d’ailleurs très souvent à partir de petites communautés observantes des intuitions de François que l’Ordre a pu redémarrer après une période de diminution. »

ESPRIT DU MONDE VERSUS LIBERTÉ INTÉRIEURE

À l’instar de la Portioncule, Fr. Serge invite à méditer sur « la logique du petit reste » dont nous parle la Bible. « Le peuple d’Israël a connu la misère, la guerre, la dispersion… Mais il a suffi de quelques-uns pour découvrir que l’essentiel n’est pas dans la quantité mais dans la qualité de vie, la foi en Dieu ! »
Une interrogation qui nourrit sa réflexion pour aujourd’hui. « Je crois qu’il nous faut opérer une révolution copernicienne pour aller au-delà de nos craintes : quitter l’esprit du monde, du nombre, de la quantité, pour se laisser mener par Dieu et oser faire des choses de manière non ordinaire. C’est très libérateur, notamment vis-à-vis des risques de mimétisme et de compétition, du « Tiens, les autres font ceci » ou « Regarde, ça marche bien chez eux, faisons la même chose ! » Depuis plusieurs années en France, deux tendances émergent dans l’Église : il y a une Église « citadelle » qui se sent menacée par la diminution de ses effectifs et se replie sur son passé de chrétienté, et une Eglise plus en sortie, plus vulnérable et ouverte sur l’indéfinissable du monde », observe Fr. Serge. Un risque de frilosité qui peut menacer aussi les communautés franciscaines de la Province : « À l’échelle de nos fraternités, il y aurait un enjeu : celui de pouvoir en faire des espaces de vraie communion qui libèrent chacun en respectant les appels propres et exigeants de Dieu, et non des lieux de régulation et d’uniformisation de vie des frères. » Cela demande un travail de conversion personnelle pour gagner en liberté intérieure. « L’humilité et la remise en cause de soi peuvent nous y aider, pour revenir à l’essentiel: témoigner d’une vie simple qui rend heureux et ainsi laisser Dieu s’exprimer à travers notre être et nos actions. »

FÉCONDITÉ FRANCISCAINE

En avril 2026, Fr. Serge participait à la rencontre du Conseil plénier à Besançon. « Nous étions un petit nombre de frères, une quinzaine environ. Et pourtant, j’ai senti beaucoup d’énergie dans notre rencontre grâce à la qualité de paix et de communion que nous avions entre nous. »
Fr. Serge vient nous rappeler ici que, pour les croyants, la fécondité de toute vie n’est pas à chercher d’abord dans des programmes et des objectifs, mais dans la transformation de notre être consacré à l’amour de Dieu. « L’apport de frères d’autres générations et d’autres pays est le bienvenu », ajoute-t-il. « Ils sont le signe d’un passage de témoin pour la vie de notre Province. »

Henri DE MAUDUIT

(1) Voir 2 Celano 12, n° 18.
(2) Ibid

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