Jeanne, 29 ans, est doctorante en sociologie à Strasbourg. En septembre 2025, elle a lancé, avec un ami, une cordée* franciscaine composée aujourd’hui d’une douzaine de jeunes qui se réunissent régulièrement au couvent de la capitale alsacienne. À travers son témoignage, on y trouve l’écho d’une jeunesse en quête de cohérence.
C’est à l’occasion d’un pèlerinage sur la Route d’Assise que mes parents ont décidé de se marier et c’est un franciscain qui a ensuite célébré le mariage ! Cela a posé des bases franciscaines importantes dans notre famille. Pendant mon adolescence, je me souviens avoir été envoyée en « semaine des familles » au sanctuaire des grottes de Saint-Antoine, à Brive. J’ai tellement aimé que j’y ai ramené toute ma famille l’année suivante !
L’EXPÉRIENCE « BONAVENTURIENNE »
En juillet 2024, la retraite fondamentale franciscaine « Jusqu’en Dieu » avec saint Bonaventure, a été un tournant important pour moi. Ce temps m’a donné une meilleure assise théologique et philosophique et j’ai pu comprendre pourquoi la spiritualité franciscaine me parle particulièrement. Je pense, par exemple, à ce que nous a dit Brigitte Gobbé (membre de l’équipe d’animation), à la lumière du texte de saint Bonaventure : « Dieu est un être de relation et il a créé l’homme dans un acte de don purement gratuit. » À l’époque, je me formais un peu aux écrits de saint Thomas d’Aquin avec les Dominicains et je sentais bien que je ne me retrouvais pas complètement dans cette vision rationnelle de la foi. Le fait que Brigitte mette des mots très sérieux et très clairs sur ce mystère d’amour infini qui est à l’origine de tout, en nous expliquant que l’homme existe parce que Dieu l’aime et que la foi est avant toute chose une histoire de relation, tout cela a beaucoup éclairé la manière dont je cherche à vivre en tant que chrétienne. Pour moi, la foi se vit dans la relation à Dieu et à l’autre, et c’est par saint Bonaventure (et Brigitte !) que je l’ai compris.
À travers la présence de Brigitte, j’ai aussi trouvé très inspirant d’avoir une figure féminine respectée dans le monde franciscain et reconnue en théologie. L’Ordre franciscain s’est construit dès l’origine dans l’altérité : on ne peut pas raconter la vie de François sans parler de Claire. En tant que femme, je suis touchée par cette sensibilité qui demeure encore aujourd’hui chez les frères. D’ailleurs, il n’y a que les franciscains qui m’ont laissé co-écrire et lire un commentaire d’Évangile à la messe !
DANS LES COULISSES D’UNE COMMUNAUTÉ
Pour mon travail de thèse, j’analyse la construction de l’identité chez les humoristes de stand-up. L’an dernier, je devais me rendre régulièrement à Paris pour mes recherches. Un jour, en juin 2024, je suis allée au couvent franciscain dans le 14e arrondissement pour participer aux vêpres. À la sortie, j’ai fait la connaissance de frère François qui m’a proposé, après quelques autres rencontres : « Si tu as besoin de venir à Paris, on peut t’héberger quelques jours au couvent, comme tu connais déjà quelques frères. »
À l’automne, j’ai donc débarqué chez les frères pour une semaine. Puis quatre ou cinq fois ensuite, toujours pour mon travail de thèse. Au début, j’étais un peu intimidée et je craignais de m’imposer, mais les frères ont été dans une attitude d’ouverture et s’intéressaient à ce que je faisais. Très vite, le couvent est devenu comme une seconde maison pour moi. Je leur en suis très reconnaissante !
Cette expérience m’a permis de découvrir une communauté religieuse de l’intérieur. Étant donné que je travaille sur l’humour, j’ai aimé voir à quel point le rire est omniprésent dans le quotidien des frères. Je les ai vus se chambrer, blaguer sur le PSG ou sur le caractère des uns et des autres ! Cela m’a fait du bien de voir qu’ils sont très humains et de casser l’image un peu sacrée et inaccessible qu’on peut avoir du clergé. Je pense que c’est d’autant plus important de le souligner à une époque où l’on a des raisons légitimes de douter de l’Église catholique. Les franciscains m’ont un peu réconciliée avec l’institution parce qu’ils allient ouverture et cohérence tant dans leur quotidien que dans leurs apostolats.
CRÉATION D’UNE CORDÉE À STRASBOURG
En voyant à Paris la dynamique qu’il y avait chez les frères franciscains auprès des jeunes, je me suis rendu compte que ça avait du sens d’essayer de vivre cela ailleurs. Le festival Brother Sun, pour lequel j’étais bénévole, a aussi donné une forte impulsion et a permis de donner de la visibilité aux frères. Avec un autre jeune du festival, on est allé rencontrer les frères de Strasbourg qui nous ont très bien accueillis et étaient très ouverts à la possibilité de créer une cordée franciscaine*. J’ai beaucoup apprécié y trouver cette liberté de mouvement et d’espace. Chez les frères, on sent que la porte est ouverte et qu’ils sont heureux de participer avec nous.
Nous étions une dizaine à nous rassembler au couvent pour notre première réunion de cordée en novembre 2025. Un frère s’est étonné à la fin : « Mais comment vous avez fait ? » On lui a répondu tout simplement : « On a parlé de saint François autour de nous, on a ouvert la porte et les gens sont rentrés ! » Je pense qu’il y a quelque chose de l’authenticité de saint François que les jeunes recherchent, un désir de retrouver un message qui leur parle de l’attention à l’autre et à la Création, dans un monde où tout va très vite et où l’on est tous très occupé. Là, nous prenons le temps de faire une pause pour retourner à l’essentiel : Qu’est-ce qui m’unifie dans ma vie ? Qu’est-ce qui me donne une cohérence ?
Jeanne GAILLARD
*Nom donné aux petites communautés formées par la jeunesse franciscaine dans le monde entier en référence à la corde des frères. En savoir plus.