À l’heure des crises écologiques et sociales, les franciscains cherchent à aligner leurs choix financiers avec leurs convictions. Leur objectif : faire de leurs placements un véritable prolongement de leur engagement de fraternité, de paix et de soin de la Création.
Depuis plus de dix ans, et à plusieurs reprises dans leurs chapitres provinciaux, les frères ont exprimé le désir que leurs placements financiers soient plus éthiques. « Il y a trois ans, le Conseil économique de la Province a proposé au définitoire d’orienter nos réserves vers des placements éthiques en cohérence avec les principes environnementaux et sociétaux de l’encyclique Laudato si’. Le dernier chapitre a demandé de continuer dans ce sens », explique Fr. Yannick Le Maou, économe provincial. Ce fut l’une de ses priorités, mais il a fallu se former car le domaine est pointu, une simple vigilance ne suffit pas. « Je me suis formé deux ans au Centre du Didrachme de l’Université catholique de Lyon et j’ai suivi un certain nombre de formations avec l’association Éthique et investissement, fondée dans les années 70 par des religieuses. » Car peu le savent, mais ce sont des religieuses et notamment Nicole Reille, ancienne économe générale de la Congrégation Notre-Dame, qui ont été pionnières de l’investissement socialement responsable en France (voir encadré ci-dessous).
LA FINANCE AU SERVICE DE LA FRATERNITÉ
J’interromps un instant Fr. Yannick car je me questionne sur l’origine de cet argent ; j’ai du mal à associer les franciscains aux placements financiers. Avec pédagogie, il m’explique que depuis plusieurs années et pour s’adapter à la démographie de la province, plusieurs couvents ont été vendus. Ces ventes, me souligne-t-il, ne sont pas faites pour spéculer en bourse, mais pour prendre soin des frères âgés et former les plus jeunes : une dépense qui se chiffre en centaines de milliers d’euros chaque année. « Quand on est trois ou quatre enfants avec deux parents âgés et qu’il faut les mettre en établissement, souvent leur retraite ne suffit pas et il faut vendre la maison. Nous, on vend des couvents. Ainsi, au fil des ans, nous avons fait des placements et mon rôle, aujourd’hui, est précisément de les surveiller. » Fr. Yannick jongle avec les règlements, les critères, les codes et les labels. « Nous avons demandé à nos gestionnaires que tous nos investissements respectent les normes européennes en matière de durabilité financière. » En effet, en 2021(1), un règlement européen a été adopté pour forcer tous les organismes financiers à être transparents sur les placements qu’ils proposent dans une perspective environnementale, sociale et de gouvernance. Fr. Yannick m’explique : « Ce règlement comporte neuf critères. J’ai donné comme objectif à nos gérants que nos placements soient compatibles avec les critères 8 et 9, bien que le critère 9 concerne des actifs dont l’objectif principal est l’investissement durable et qu’il soit peu présent aujourd’hui sur le marché financier. » Une demande qui va à contre-courant de la logique de profit des marchés.
…ET DE LA PAIX
Alors, muni du code ISIN, un identifiant unique de douze caractères permettant d’identifier chaque titre financier, Fr. Yannick peut savoir ce que tel ou tel placement finance. Enfin ça, c’est dans les cas les plus simples. Tout est donc affaire de confiance et Fr. Yannick rencontre les gérants des portefeuilles de la Province deux fois par an. Une occasion de leur redonner des lignes rouges à ne pas franchir. « Ils ont une liste d’interdits venant de notre part, comme les armes, mais ils ont du mal à comprendre que nous refusions Airbus, alors qu’ils fabriquent justement du matériel militaire ! » Fr. Yannick étaye son propos : « Quand on sait que François s’est opposé aux armes et que les frères ont joué, à travers l’histoire, des rôles de médiateurs ou d’émissaires lors de réconciliations publiques, prêchant la concorde, on doit s’opposer à tout ce qui est arme et armement. » Autre interdit : les entreprises développant des projets d’extraction fossile(2) ravageant la planète, mais pourtant très douées en greenwashing(3). On lui a par exemple déjà avancé que Total était l’une des sociétés qui faisait le plus en termes d’environnement ! Alors dans ces moments-là, il lui faut insister et tenir bon pour respecter sa cohérence franciscaine car c’est bel et bien « notre identité franciscaine qui est en jeu. »
Émilie REY
(1) Le 10 mars 2021, le règlement européen (UE) 2019/2088 dit « Sustainable Finance Disclosure » (SFDR) sur la publication d’informations en matière de durabilité dans le secteur des services financiers est entré en application.
(2) Exploitation de gisements et sources naturelles dont la production est finie, sans renouvellement possible.
(3) Stratégie par laquelle une entreprise cherche à se donner une image éco-responsable en mettant en avant des engagements environnementaux souvent exagérés, voire trompeurs, alors que ses pratiques réelles sont loin de refléter ces promesses.

UN DOCUMENTAIRE À VOIR
Le documentaire Les jardiniers de l’économie, réalisé en août 2025 par Claire Jeanteur (59 minutes), vous est vivement recommandé. Ce film engagé explore un mouvement encore méconnu, mais en plein essor: celui de la finance responsable. À rebours d’une économie fondée sur la seule rentabilité, ce reportage interroge notre rapport à l’argent, au pouvoir et à la justice sociale. De religieuses pionnières, dont la fameuse sœur Nicole Reille, à des syndicalistes, associations chrétiennes ou entrepreneurs engagés, le récit dévoile une France où la finance se veut éthique, humaine et orientée vers le bien commun. On y découvre que l’investissement est un levier de transformation. Ludique et pédagogique, ce documentaire donne envie de passer à l’action.