Accueillir notre sœur la mort corporelle

Il venait mendier ma foi.

José, psychiatre et athée, est en fin de vie lorsqu’il vient toquer au couvent de Paris. Fr. Henri Namur accepte de compagnonner avec lui jusqu’à sa mort programmée.

Samedi 6 septembre 2025, alors que le couvent Saint-François (Paris) accueillait du public à l’occasion des Journées du patrimoine, un homme s’avance vers Fr. Henri. « Il me paraissait âgé et avait le visage souffrant. Il me lance d’emblée : « J’ai un cancer en phase terminale et j’aimerais rencontrer un frère. Mais attention, je suis athée et je ne veux pas qu’on me parle de prière. » Alors qu’il s’apprête à repartir, l’homme revient sur ses pas et ajoute : « De toute façon, ma mort est programmée, je pars en Belgique le 11 novembre et le 12, je recevrai une injection. » » Après avoir partagé cela au frère gardien de la fraternité, ce dernier lui confie l’accompagnement. Les rencontres débutent à raison d’une par semaine.

EN RECHERCHE DE PAIX

Avant même leur premier entretien, Fr. Henri reconnaît que des choses se bousculent déjà intérieurement. « Comment se fait-il qu’une personne aussi paisiblement et résolument athée désire rencontrer un religieux ? » Il se souvient très bien des premiers mots que lui adresse ce médecin-psychiatre : « J’angoisse et je cherche la paix. J’aurais pu aller voir un confrère, mais j’ai préféré voir un frère. » Pour Fr. Henri, cela dit beaucoup de choses : « Cela signifie qu’il vient chercher une réponse à la question du sens, non plus chez les psychiatres, mais chez un frère franciscain. Et moi, à partir de là, je ne pouvais pas me dérober à mon frère. »

D’emblée, il a une intuition : se fixer, comme attitude de fond, la discrétion concernant les raisons profondes de ce choix. Sinon, « je crois que cela aurait été trop violent. Pour autant, j’ai vite compris qu’il venait mendier auprès de moi ma foi, qu’il ne pouvait faire sienne pour des raisons de fidélité intellectuelle. À chaque séance, il me fera des déclarations d’athéisme, mais avec douceur et même humour… Placé devant sa mort, il a eu cette honnêteté de rencontrer quelqu’un qui a la foi. N’est-ce pas déjà là une démarche d’ouverture au Seigneur ? »

COMPAGNONS DE ROUTE

« Dès le premier rendez-vous, il m’a parlé de sa vision de la mort. Pour lui, c’était à l’image d’une pièce que l’on quitte en éteignant la lumière définitivement. Après, c’est terminé, il n’y a plus rien. » À l’aube de ses 81 ans, Fr. Henri confie : « Accompagner un athée vers la mort, ça n’a pas été facile parce que ça me renvoie forcément à la mienne. Cela m’a poussé à creuser en profondeur et sur ce sujet-là, on ne peut pas tricher ! »

Dans ce compagnonnage inhabituel avec José, Fr. Henri choisit donc d’adopter une attitude sans fard. « J’ai simplement essayé d’être moi-même, en répondant avec ce que je suis et ce que ma foi a transformé en moi. » Pour ne pas être « en surplomb », il confie rapidement à son interlocuteur : « J’ai dix ans de plus que vous et j’ai des maladies cardiaques. Je me sens donc tout à fait proche de vous et concerné. Nous sommes tous les deux sur une même route. Votre chemin n’est pas le mien, ni le mien le vôtre, mais cela ne nous empêche pas de marcher côte à côte. »

ACCUEILLIR « SŒUR LA MORT »

« Lors d’une de nos dernières rencontres, il m’interroge : « Frère Henri, comment allez-vous mourir vous ? » Je lui ai expliqué comment je voyais les choses, mon désir de vivre ce moment dans la paix, tout en lui disant ne pas savoir si je serai à la hauteur des paroles que je venais de prononcer. Il m’a répondu avec une grande bonté et dans un sourire : « Frère Henri, vous mourrez avec les paroles que vous venez de dire. » Comme c’est étonnant ! C’est lui, mon frère athée, qui me renvoie une parole de consolation, d’espérance et de joie. »

Fr. Henri le reconnaît volontiers, ces échanges ont été autant d’occasions pour lui de vivre un travail de préparation pour « accueillir notre sœur la mort à la manière de saint François » ainsi que nous le racontent le Cantique des Créatures ou les récits biographiques. « On constate que François ne prend pas la mort pour ennemie, mais qu’au contraire, il l’apprivoise. Et il ne s’est pas trompé : notre mort est une « sœur » parce que c’est par elle que l’on accède à la vie éternelle et à la vie de Dieu. Elle est la porte, le passage, la Pâques qui nous fait entrer dans la vie de Dieu. »

UNE NOUVELLE NAISSANCE

Le sujet brûlant de l’euthanasie aurait pu transformer ces rencontres en débats et échanges vifs, mais ça n’a pas été le cas. « Nous n’avons pas discuté de choses comme ça. Au fond, le vrai sujet était plutôt celui de la mise au monde. » Au cours de l’un des rendez-vous, il partage avec son compagnon de route autour de la manière dont Jésus parle de la mort comme d’une nouvelle naissance : « Je savais bien que cela parlerait à un psychiatre ! Il y a donc un travail de mise au monde qui implique de laisser travailler en nous toutes ces questions relatives à notre mort et de pouvoir accoucher de cela. Je crois que ce monsieur est né à la vie de Dieu dans les derniers instants de sa vie car il a su affronter ce travail intérieur, cette gestation construite au fur et à mesure de nos rencontres jusqu’à trouver, lors de notre dernier rendez-vous, la paix intérieure. Je n’oublierai pas son dernier sourire lumineux, c’était presque déjà de l’ordre de la Résurrection. L’Esprit, lui, il souffle où il veut ! »

Lors de cette dernière rencontre, Fr. Henri a pu exprimer à José toute sa gratitude pour son honnêteté intellectuelle, sa vulnérabilité et sa gentillesse. « Je sens qu’il est touché par cela. Et puis j’ajoute : moi, je ne vous laisse pas tomber. Je ne vous lâche pas et j’ose même croire que vous pourrez prier pour moi. Il m’a répondu : « Moi aussi je penserai à vous. » Cette fois-là, il n’y a eu aucune profession de foi d’athéisme de sa part. »

Henri de MAUDUIT

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