Christophe Pichon est bibliste et professeur aux Facultés Loyola Paris, il nous partage ce que lui inspire le titre du dossier du dernier numéro de notre revue En frères, emprunté au livre de Michée dans l’Ancien Testament : « Marche humblement avec ton Dieu ».
La Bible dit les choses fondamentales concrètement. Une voie pour savoir ce qui signifie « marcher humblement avec son Dieu » serait de se rendre attentif à la manière dont Jésus marche et invite à marcher. Les évangélistes décrivent, en effet, Jésus sur les routes ou racontant des histoires qui ont lieu sur des chemins. Jésus donne aussi des consignes à ses disciples pour quand ils marcheront. Nous pouvons regarder le type d’itinérance à laquelle il convie ses disciples.
SANS ENCOMBREMENT
Dans les conseils qu’il leur donne, Jésus mentionne les sandales et les bâtons, des instructions données à des personnes qui se déplacent à pied. Aux Douze, il dit : « Ne prenez rien pour la route, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent » (Lc 9, 3). Or le bâton est essentiel au marcheur, il n’est pas qu’un simple accessoire. Puis, aux soixante-douze, la consigne est un peu différente et plus étonnante encore : « Ni bourse, ni sac, ni sandales » (Lc 10, 4). Pourtant, les marcheurs le savent : la sandale est au pied, ce que le bâton est à la main(1). Les disciples voyageront donc sans le nécessaire attendu, sans tout ce qui aurait pu être emporté et ne l’a pas été. Ils sont invités à vivre délestés de ce qui pourrait les encombrer.
Dès lors, la question du ravitaillement se pose. Jésus les invite à apprendre à recevoir ce qui leur sera donné (Lc 10, 7). Quand le voyage se prolonge au-delà d’une journée, se pose la question de dormir en route. Ce peut être sans toujours savoir où poser la tête (Lc 9, 58), à moins de bénéficier de l’hospitalité d’une auberge (10, 34) ou d’une maison pour le partage d’un dîner (Lc 24, 29). Le refus d’être accueilli est aussi le lot des marcheurs. L’hospitalité généreuse faite aux disciples n’empêche pas qu’ils peuvent avoir faim (Lc 6, 1-5). Cela relève de « la dureté » de la marche, de « son âpreté parfois », du « rappel à l’élémentaire qu’elle induit(2) ». Ils n’auront pas toujours le pain attendu. Le pain à recevoir pour vivre est le lieu d’une épreuve, la reconnaissance d’une dépendance.

ESPRIT D’ENTRAIDE
La marche est une expérience éminemment corporelle où s’éprouvent la fatigue, le poids du corps transporté, celui des bagages à alléger, tout en veillant à ne pas être pris au dépourvu. Les pieds du marcheur sont l’objet d’attention pour que la marche demeure possible. Ils sont pleins de poussière (Lc 10, 11). Se laver les pieds est un soulagement. Jésus fait le geste pour autrui ; un très beau geste de soin et d’accueil. Il sait ce qu’est la route lui aussi. « La nudité d’un parcours ne sollicitant que le corps implique la vulnérabilité du marcheur. Les blessures sont légion, aux pieds surtout, le nerf de la guerre(3). »
Le fait de heurter une pierre est redouté (Lc 4, 9-11). Pourtant, malgré ce risque, il n’y a pas de procuration possible. Le chemin est à parcourir, mais non pas seul. Car si Jésus enseigne à ses disciples une manière dépouillée de marcher, il les envoie deux par deux (Lc 10, 1). Ils pourront donc partager ce qu’est la route pour chacun, ce qu’est leur route ensemble. L’entraide sera possible, voire nécessaire en cas de blessure pour l’ami qui marche avec soi ou pour quiconque blessé. Dans l’histoire de la parabole du Samaritain qui rencontre un demi-mort, la route est l’occasion de se dessaisir de ce qu’on possède pour le donner à celui qui en a plus besoin que soi.
La vie est une marche. Chaque étape peut raviver ce qui s’est passé. Le cheminement « amène à faire le point sur son itinéraire personnel, à se souvenir de ceux qui étaient à nos côtés à différentes étapes de notre existence ». Le terme de l’itinéraire est aussi l’occasion pour Jésus de rappeler à ses disciples ce qu’il va devenir et ce qu’ils vont devenir. Ils auront été changés par leur marche commune. « On ne fait pas un voyage, le voyage nous fait et nous défait. »
Christophe PICHON
bibliste, Facultés Loyola Paris
(1) David LE BRETON, Éloge de la marche, Paris, Métailié, 2000, p. 44.
(2) David LE BRETON, Éloge de la marche, p. 166.
(3) David LE BRETON, Éloge de la marche, p. 42.