Fr. Jacques Jouët, en fraternité à Nantes, marche autant qu’il chante et il nous entraîne en maraude. Nous découvrons que se mettre en mouvement est avant tout une affaire de regard et de cœur.
Dans la Venise de l’Ouest, les bénévoles arrivent au compte-goutte en ce mercredi soir au 2 rue des Olivettes, où je suis accueilli par Fr. Jacques, aumônier du groupe de maraudes depuis quatre ans.
Deux fois par mois, dans la petite salle confiée à la Société Saint-Vincent-dePaul(1), ils sont une petite dizaine à s’affairer pour préparer des thermos de boissons chaudes, des viennoiseries invendues en boulangerie et des sacs de vêtements de seconde main. Ils se retrouvent ensuite pour prier devant le Saint-Sacrement exposé dans une petite chapelle attenante et méditer sur l’Évangile ou sur le texte du pape Léon XIV, Dilexi te.
Un temps essentiel pour se rappeler que c’est le Seigneur qui envoie en mission et que c’est sa Parole qui nous met en mouvement, à l’instar de saint François après avoir entendu l’appel du Christ dans la chapelle de Saint-Damien. « La Parole de Dieu nous prépare à être dans une attitude de serviteurs pour laisser le Seigneur œuvrer à travers nous, dans un geste fraternel, un regard, etc. »
Puis, comme les disciples du Christ partant en mission, le groupe constitue des binômes pour arpenter les rues nantaises. Fr. Jacques poursuit : « C’est important de ne pas être seul et d’intégrer dans la mission la notion de fraternité. C’est ce qu’a fait saint François aussi lorsqu’il a invité ses frères à partir en mission sur les chemins. »
REJOINDRE L’AUTRE « CHEZ LUI »
À la lumière de ses expériences de maraudes et d’itinérances estivales depuis plus de vingt ans, notre frère nantais confie : « J’ai appris une chose importante : lorsque je m’approche de quelqu’un, j’entre dans son espace, son « chez lui ». On ne voit pas de délimitation, mais pour autant il y a un espace à respecter. Reconnaître que ce n’est pas mon espace, me pousse à me faire petit vis-à-vis de l’autre, à être dans une posture d’accueilli et non pas de dominateur. À partir de là, je m’interroge : quelle est la bonne attitude pour respecter cet espace-là ? Une clé peut être, par exemple, de ne pas l’envahir de paroles et de ne pas craindre les silences. On peut désarmer la peur de l’autre avec simplement de la paix et une attitude bienveillante. Reconnaître l’espace de l’autre aide aussi à entrer dans une disposition d’invité qui se laisse accueillir. »
Comme me l’expliquera l’un des bénévoles, la spécificité de cette maraude n’est donc pas de proposer un point central de distribution, mais d’aller vers l’autre. « Notre vocation première est avant tout de rejoindre l’autre là où il est », précise Fr. Jacques. Dans cette marche vers l’inconnu, « on ne sait pas comment va se passer la rencontre. Il faut faire confiance et ça se passe généralement bien ! »
VIVRE UN CHEMIN INTÉRIEUR
Dans la rue, nous faisons tous l’expérience de croiser des personnes en souffrance. Pour Fr. Jacques, il ne faut pas craindre de se laisser interpeller par leur regard qui dit une attente. « L’Évangile nous invite à ne pas passer à côté du pauvre, du petit et du marginalisé, de celui qui crie sa souffrance et qui est mon frère. Le Christ a été dépouillé et humilié au plus bas. Je retrouve en Lui la figure de chaque pauvre de la rue. Mais la mort a été vaincue et le Christ nous entraîne sur un chemin de résurrection. Ainsi, l’Évangile m’aide à oser la rencontre avec les plus pauvres car je sais qu’après la croix, il y a la résurrection. Cela m’invite à dépasser la peur et à avancer auprès d’eux dans la confiance. »
Fr. Jacques raconte encore que « souvent, nous sommes désireux de régler ce qui ne va pas. Les personnes de la rue sont tellement polytraumatisées, cabossées par la vie, qu’il faut bien reconnaître que nous n’avons pas les solutions. Il ne s’agit donc pas tant de chercher à résoudre tous leurs problèmes qu’à chercher à les aimer telles qu’elles sont. C’est ce que m’apprennent les personnes de la rue. » Et de conclure : « Comme dans toute rencontre, ce n’est pas à sens unique : il y a toujours l’autre et moi. » Ainsi, une rencontre vécue comme telle, dans le lâcher-prise et l’abandon, peut me transformer et me faire avancer sur un chemin intérieur.
Henri de MAUDUIT
(1) Mouvement de spiritualité à vocation caritative, animé par des laïcs et fondé par le bienheureux Frédéric Ozanam. Pour en savoir plus : www.ssvp.fr
LE MÉNESTREL DE SAINT FRANÇOIS

Jacques Jouët découvre François d’Assise alors qu’il est séminariste à Vannes. Plus tard, formé au centre franciscain de Fontenay-sous-Bois, il choisit, à 33 ans, une vie d’itinérance, vivant de l’accueil et de la confiance. Cette expérience le libère de ses peurs et l’oriente vers le service des plus pauvres. Pendant vingt ans, il parcourt les routes d’Europe, guitare à la main, composant des chansons. Il devient ainsi « le ménestrel de saint François », troubadour en quête de rencontres et de joie parfaite.
Le ménestrel de saint François, Fr. Jacques Jouët avec la collaboration de Valérie Mazeau, Éditions Salvator, février 2025, 200 p., 18,50 €.