Sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, plus de 1 500 kilomètres, Fr. Michel Laloux a vécu bien plus qu’un simple pèlerinage : une confirmation de son identité franciscaine. Partage.
« Quand tu marches plus de 1 500 kilomètres, des choses se simplifient et pas qu’au niveau matériel : tes pensées, ta relation aux autres et à Dieu aussi se simplifient », attaque d’emblée Fr. Michel Laloux à l’évocation du titre de ce dossier. Fin 2025, il a emprunté le Camino, c’est-à-dire le chemin qui mène à Saint-Jacques-de-Compostelle. Il raconte des journées faites d’activités assez « basiques ». Prier, marcher, acheter de la nourriture, parler, dormir : « Progressivement, tu évacues ce qui n’est pas utile… » Et avoir peu, c’est aussi apprendre à dépendre d’autrui et à partager. Michel a été plus d’une fois ébahi par la solidarité entre jacquets(1) : « C’est un peu comme une famille, c’est assez extraordinaire. »
Marcher, c’est aussi apprendre l’humilité du corps. « Par exemple, j’ai découvert que mes pieds étaient secs et que je devais en prendre soin matin et soir pour éviter les crevasses. Un pèlerin allemand m’a même offert une crème et j’ai pu marcher sereinement, en sandales, une grande partie du chemin. Tout cela pour dire que marcher, c’est être dans le réalisme de ses besoins et de ses limites aussi. »
LE POULS DE NOTRE SOCIÉTÉ
Fr. Michel reconnaît humblement que sa vie franciscaine a été une bonne préparation à l’expérience du chemin. « Tu pars seul, mais tu n’es jamais autant en relation profonde que sur la route. Tu sais très vite pourquoi l’autre est venu, quelles sont ses blessures et ses difficultés. »
Je lui demande alors ce qu’il a découvert de notre humanité tout au long de ce périple : « Une des choses qui m’a le plus frappé, c’est le nombre de personnes qui ne s’aiment pas elles-mêmes et qui en souffrent. Deuxième chose, c’est que la relation à Dieu n’est pas du tout évidente. Nombreux sont ceux qui parlent d’énergie ou de conjonction d’évènements et qui, pourtant, m’ont confié à la fin avoir fait l’expérience de la prière. » À cet égard, Fr. Michel regrette, qu’en Espagne, beaucoup d’églises soient fermées. « Je m’attendais à ce que ce soit mieux organisé pour vivre un chemin spirituel. Ce n’est pas toujours évident d’avoir un temps d’oraison. »
RYTHME ET PRIÈRE
Le marcheur a dû adapter sa prière aux circonstances : dans la nature, très tôt le matin ou tard le soir, alors que ses compagnons dormaient. Il confie aussi avoir prié le chapelet, une pratique qu’il n’avait pas au couvent. « Cette modification de la prière renouvelle aussi ma relation à Dieu. » Et puis, il a fait le choix de s’arrêter chaque dimanche, jour de sabbat, pour marquer une certaine distance intérieure avec le chemin. « D’ordinaire, les gens s’arrêtent à cause d’une blessure. Ce n’était pas mon cas et cela étonnait. J’ai remarqué qu’à la fin, certains s’arrêtaient aussi. Lorsque tu fais une si longue distance, c’est important d’avoir un rythme et de te redire que le chemin n’est qu’un moyen. »

UNE CONFIRMATION FRANCISCAINE
Fr. Michel le reconnaît sans rougir, il a aussi beaucoup parlé de ses frères ! « Quand j’ai commencé à parler de ma vie franciscaine et des différents visages de frères, il y avait pas mal de questions. Les gens méconnaissent la vie religieuse. » Il poursuit : « Même s’ils étaient absents, les frères étaient bien présents dans mon cœur et je crois avoir retouché mon lien avec eux et ma conscience d’appartenir à une fraternité franciscaine. » Il n’hésite pas à parler d’un approfondissement de son identité de frère mineur : « Être frère, ce n’est pas seulement entre nous, mais c’est avec les gens et avec ce qu’ils traversent. » Et il ne peut compter le nombre de discussions bouleversantes qui ont été initiées sur le chemin, « une sacrée ouverture du cœur et de l’esprit ».
UNE SENSIBILITÉ RENOUVELÉE
Autre aspect, « je n’ai jamais été aussi sensible à la Création, c’est-à-dire au vent, à l’eau, aux oiseaux, aux plantes ». Fr. Michel se souvient de la Meseta, un haut plateau espagnol dépourvu d’arbres. « C’était une journée où il y avait du vent et de la pluie. Je marchais avec Éric, tu ne peux pas savoir la différence et le bienfait de marcher dans un petit bois qui soudainement te protège ! » Il partage encore de longs moments à contempler le ciel, à regarder les nuages, un coucher de soleil, des choses très simples que tout le monde peut voir, mais pour lesquelles il a développé une sensibilité toute particulière. Muni de l’application PlantNet sur son téléphone, Fr. Michel a aussi fait la découverte de soixante-trois nouvelles plantes : « J’ai même appris qu’on pouvait en manger certaines et comment ! »
Aujourd’hui, si Fr. Michel est bel et bien rentré, il exprime un désir : « Essayer de m’organiser pour que chaque été, ou à un autre moment de l’année, je puisse aller marcher huit ou quinze jours », convaincu que le Seigneur se donne à rencontrer et à entendre quand on marche humblement avec Lui et nos frères et sœurs.
Émilie REY
(1) Étymologiquement : « Celui qui va à Saint-Jacques »