François d’Assise dans les yeux de ses compagnons

« Ces hommes ont eu un poids politique que les historiens ont trop longtemps sous-estimé. »

Sylvain Piron est l’auteur d’une biographie renouvelée sur saint François d’Assise, parue en mars 2026. Il a passé au peigne fin et recoupé plus de vingt sources franciscaines et nous permet de (re)découvrir toute la radicalité de l’intuition de François, mais surtout sa dimension collective.

Il parle de François d’Assise comme d’un homme vivant, loin des statues figées et des images pieuses. Sylvain Piron, historien et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, est un fin spécialiste des sources franciscaines qu’il arpente depuis près de vingt ans(1) aux côtés de Jacques Dalarun et François Delmas-Goyon.
Pour bien comprendre sa démarche, il faut d’abord prendre acte de la tension qu’il y a longtemps eu entre un « François institutionnel » – celui raconté dans les biographies officielles de l’Ordre puis récupéré par la papauté – et le François que l’on peut esquisser en croisant d’autres sources, notamment celles transmises par ses premiers compagnons.

RÉHABILITER LES ÉCRITS DES PREMIERS COMPAGNONS

« L’un de mes points de départ, c’est de dire que frère Léon, le plus proche compagnon de François – durant les six dernières années de sa vie – est l’un des auteurs les mieux documentés et ce pour une raison simple : il était à ses côtés ! » Fr. Léon a, en effet, été son confesseur et son secrétaire. Il a recueilli ses propres souvenirs, mais aussi ceux des premiers frères : « On a trois ou quatre témoignages de gens qui disent avoir vu des textes écrits de la main de Léon. »
Et selon Piron, c’est le même Léon qui a orchestré, avec Fr. Rufin et Fr. Ange, la grande collecte de témoignages de 1246 destinée à corriger la Première Vie de François, écrite par Thomas de Celano juste après sa canonisation (1228-1229).
Cette biographie offrait une image lisse du saint et laissa de nombreux frères insatisfaits : « Il y a eu comme un coup de force des compagnons qui ont dit : “Le vrai François, vous ne le connaissez pas, nous, nous l’avons connu.” Personne d’autre n’aurait pu oser faire cela. Ces hommes ont eu un poids politique que les historiens ont trop longtemps sous-estimé. »
Face à l’afflux de témoignages et de souvenirs, Celano dut donc reprendre sa copie pour produire le Mémorial qu’on appelait autrefois Seconde Vie, utilisant de nombreuses sources « non identifiées ». « J’ai prouvé que tout le matériel inédit qu’utilise Celano, ce sont les compagnons qui l’apportent », explique Sylvain Piron. Et on comprend mieux le titre donné à son récent ouvrage : François et ses frères. Biographie collective de François d’Assise.

VISUALISER CHAQUE SCÈNE

François d’Assise dans les yeux et la mémoire alternative de ses frères, telle est donc la biographie que nous livre Sylvain Piron, à la manière d’un cinéaste. Sa référence : Les Onze Fioretti de François d’Assise de Roberto Rossellini, sorti en 1950. « Là où André Vauchez(2) a fait des panoramiques, j’ai pris le parti de faire des gros plans et de visualiser chaque scène. » Cette approche irrigue toute sa méthode d’historien. À partir d’indices parfois infimes, Piron tente de reconstituer des scènes concrètes, de retrouver le mouvement, les corps, les conflits, les voix. Il prend l’exemple de la « fameuse » maladie des yeux de François, relatée à la fin de sa vie comme un véritable supplice. « Frère Léon écrit simplement qu’elle fut provoquée par « la chaleur du voyage ». Mais qu’est-ce que cela peut vouloir dire ? On sait que François a voyagé vers l’Orient au cours d’un été. Que fait François sur un bateau ? Il prie certainement et sur le pont. Ma déduction de cette seule phrase de Léon, c’est que François s’est brûlé les yeux avec la réverbération de la mer en Méditerranée. » L’historien revendique pleinement cette part d’imagination contrôlée, tel un « un archéologue qui retrouve des trous de poteaux et reconstitue la forme d’un bâtiment. »

UN MOUVEMENT LAÏC SUBVERSIF ET ÉGALITAIRE

L’une des idées les plus fortes du livre est sans doute de rappeler toute la radicalité de l’expérience franciscaine. Une radicalité à la fois spirituelle, sociale et institutionnelle. Piron insiste : « Ces premiers frères ne sont pas des moines. Il s’agit d’une confrérie de laïcs pénitents qui transmettent un message religieux tout en étant issus du peuple. » Idée subversive pour l’époque qui sera l’objet de toutes les pressions pour faire rentrer l’intuition dans un moule ecclésial reconnu, c’est-à-dire un ordre religieux doté d’une règle.
Cette nouvelle communauté franciscaine marque aussi la création d’un groupe d’égaux dans une société féodale très hiérarchisée. « Si on prend les cisterciens pour point de comparaison, à l’époque, les nobles deviennent moines et les paysans convers. François ne veut ni chefs, ni privilèges. En ce sens, il bouleverse complètement l’ordre social. Il refuse même qu’on appelle quelqu’un “père”. Il veut des “ministres”, c’est-à-dire des serviteurs. » Piron rapproche cette vision de l’idéal chevaleresque de la Table ronde : une communauté égalitaire où le roi reste parmi les siens.
À défaut d’être un roi, François, depuis son échange personnel avec le Christ dans la petite chapelle de Saint-Damien, est un chercheur de Dieu. « Il est en communication constante avec le divin, mais il pousse ses frères à faire de même. » François entend maintenir chez chacun l’exercice d’une conscience personnelle éclairée par Dieu. L’historien partage plusieurs scènes où les compagnons s’exercent à leur tour à ouvrir la Bible pour discerner ce qu’ils doivent faire. Il précise encore : « Les frères vont prendre l’habitude de se réunir à la Pentecôte », qui marque la venue de l’Esprit saint sur tous les apôtres. Ces rassemblements seront de véritables moments de discernement collectif et individuel. Les compagnons ne sont, en effet, pas que les témoins d’une vie hors-norme, mais de vrais acteurs. Et Piron nous fait rentrer dans l’intime de ces hommes, « sans qui François serait probablement resté ermite dans la plaine d’Assise », conclut-il, un brin provocateur !

Émilie REY

(1) Sylvain Piron a particulièrement travaillé les écrits attribués à frère Léon. Il a contribué au Totum franciscain, rassemblant tous les écrits, vies et témoignages sur François d’Assise, supervisé par Jacques Dalarun et publié en 2010.
(2) André Vauchez, François d’Assise, Éditions Fayard, avril 2009, 576 p., 28,40 €.

Sylvain Piron, François et ses frères. Biographie collective de François d’Assise, Éditions la Tempête, mars 2026, 322 p., 22 €.

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