Que signifie partir sans rien, à la suite du Christ ? Pourquoi François d’Assise a-t-il choisi une vie d’itinérance radicale, envoyant ses frères deux par deux sur les routes ? Et comment cet idéal évangélique, vécu au milieu des hommes, a-t-il traversé les siècles jusqu’à aujourd’hui ?
« Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales et ne saluez personne en chemin. Mais dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : « Paix à cette maison »(1). » Telles sont les paroles du Christ qui touchèrent François en plein cœur, au cours d’une messe, en 1209. C’est cette forme de vie qu’il veut épouser et suivre l’Évangile à la lettre.
D’autres hommes se rassemblèrent autour de lui, alors François les envoya deux par deux, dans les quatre directions, puis ils s’en revinrent partager ce qu’ils avaient vécu. « Chez François, la mission est étroitement liée à l’itinérance. C’est le noyau initial, presque avant la vie communautaire même si, de fait, les frères sont envoyés deux par deux », explique Fr. Jean-Baptiste Auberger, historien et archiviste de la Province.
Très vite, dans la tradition franciscaine, les frères s’installèrent en dehors des villes, dans des grottes ou dans des ermitages bénédictins inutilisés. « Il faut savoir que ce n’est pas du tout courant pour l’époque car la majorité des religieux vivent comme des bénédictins ou des cisterciens, c’est-à-dire en communauté retirée du monde. Ceux qui vivent comme les frères sont plutôt les contestataires de l’Église : vaudois, cathares, etc. Ainsi, il va vite y avoir une suspicion à leur égard, d’autant plus que les frères clament vouloir vivre pauvrement et annoncer la paix dans une situation où règnent les conflits. »
VIVRE AU MILIEU DES GENS
Les frères offrirent ainsi leurs services aux paysans car « tout ouvrier mérite salaire(2) ». La mendicité n’advenait que quand les frères ne trouvaient pas de quoi se nourrir. Et Fr. Jean-Baptiste fait écho à l’Ancien Testament et à l’Exode où l’Éternel donne a manne chaque jour et en quantité suffisante. Le franciscain a, lui-même, plusieurs itinérances au compteur. Il se souvient : « Lorsque l’on quêtait, il m’est arrivé de refuser des aliments sachant que je continuais ma route. Si on reçoit trop, on est comme encombré de cela. L’objectif ce n’est pas d’accumuler. » Il parle encore de providence et d’abandon à Dieu, une expérience qui ne peut se vivre que les mains grandes ouvertes, prêtes à recevoir.
« Pour les premiers frères, l’objectif de l’itinérance était vraiment de vivre l’Évangile au milieu des gens, en travaillant comme eux et en recevant ce qui est nécessaire pour vivre et partager. C’est un mode de vie qui va au-delà de l’annonce de l’Évangile », insiste Fr. Jean-Baptiste. Ce mode de vie a aussi sous-tendu leur prière : « François, en itinérance, s’arrêtait pour dire les offices et, d’ailleurs, les franciscains ont été d’ardents promoteurs du bréviaire(3), apparu quelques années auparavant. Ils pouvaient l’emporter avec eux car c’était une sorte d’abrégé pour rejoindre rapidement les frères dans la prière quand ils arrivaient dans un nouveau couvent. »
SOURCE DE TENSIONS
Couvent. Voilà le mot qui va faire évoluer l’itinérance franciscaine. L’historien relate : « La forme de l’itinérance va évoluer car les frères, devenant de plus en plus nombreux – parti de 12 frères en 1209, l’Ordre franciscain en compte plus de 5 000 à la mort de François et plus de 35 000 à la fin du XIIIe siècle –, s’installent dans des couvents. » Et, à chaque génération de frères, l’itinérance a été réclamée et devient même source de tensions et de réformes, comme en témoigne le frère Ange Clareno (1226-1337).
Figure centrale du mouvement des Spirituels, il a prôné une lecture rigoureuse de la Règle franciscaine – refus de toute propriété, mendicité, pauvreté radicale – délaissant les couvents pour les ermitages. Toute l’histoire de l’Ordre franciscain est ainsi parcourue de ce désir de retour à l’idéal primitif vécu par saint François. « Les réformes se suivent et gardent toujours un goût de nouveauté », sourit Fr. Jean-Baptiste.
PRÉDICATION ET RENCONTRE
L’itinérance a toujours existé, mais pas sous la même forme. « Si on prend l’exemple d’Antoine de Padoue (1195-1231) ou de Bernardin de Sienne (1380-1444), ils ont tous les deux dédié leur vie à la prédication populaire et leur itinérance s’appuyait sur des couvents. Ce fut aussi le cas des Récollets par la suite. » L’itinérance n’est donc pas incompatible avec la vie conventuelle. « Il y avait des cellules où les frères se retiraient pour se reposer des longues marches avant de repartir. »
L’itinérance a encore changé aujourd’hui, elle semble être davantage orientée vers la rencontre et l’écoute. « L’itinérance, la quête de logement et de nourriture sont finalement un prétexte pour entrer en relation. » Il poursuit : « La foi chrétienne n’est pas une question de jugeote ou d’intelligence, c’est une question de cœur. » Et l’itinérance permet de cultiver cette intériorité, « c’est revitalisant parce qu’on touche du doigt la présence de Dieu. On voit qu’il ne nous abandonne pas. Et notre parole a plus de poids, parce qu’elle sort du silence. »
Émilie REY et Henri de MAUDUIT
(1) Luc 10, 4-6
(2) Luc 10, 7
(3) Livre liturgique contenant l’ensemble des textes nécessaires pour prier la liturgie des Heures.