Sagesse d’un pauvre

Vivre, oui, simplement vivre. Cela seulement, mais pleinement.

DÉCOUVRIR SAINT FRANÇOIS EN MARCHANT À SES CÔTÉS

Plus de 60 ans après sa publication, Sagesse d’un pauvre reste encore aujourd’hui un ouvrage de référence chez les franciscains. À travers son récit d’une grande accessibilité, frère Éloi Leclerc invite le lecteur d’une façon tout à fait originale à une véritable rencontre avec saint François d’Assise. Non pas en un tête à tête, un dialogue où les mots seraient désincarnés, mais avec le sentiment de cheminer véritablement aux côtés d’un ami. Cheminement intérieur et extérieur, pendant quelques semaines, quelques mois, le temps d’une pause. Des vacances, pourrait-on dire aujourd’hui.

L’entrée en matière est pour le moins surprenante. Je découvre un François accablé, peiné, triste et fatigué. Loin de l’image que j’ai pu m’en faire, d’un saint rayonnant, chantant et louant. Il est homme, simplement. Marchant en compagnie de frère Léon sur des sentiers à l’ombre des pins, il s’en va retrouver ses premiers frères, ermites dans la montagne, pour prendre un temps de retrait loin de sa communauté. Il traîne alors avec lui ses doutes, ses peurs, ses angoisses, ses colères aussi. La communauté s’entre-déchire, ses frères se disputent à propos de la règle à suivre. Faut-il durcir la règle qui semble avoir perdu de son exigence ou bien s’adapter aux contingences du monde et assouplir cette même règle ? Mais lui, n’a-t-il pas fait suffisamment pour ses frères, pour pouvoir désormais se détacher de la communauté ? Or dit-il, « il ne suffit pas que le grain lève et qu’il porte du fruit. Il faut veiller à ce que le fruit ne soit pas amère. L’amertume guette toute maturité. »

Sans répondre d’emblée à toutes ses interrogations, simplement à travers les non-dits et les silences pesants, François m’éclaire déjà sur un élément important de la vie en communauté telle qu’il l’a conçoit. Après tout, il pourrait tout autant fuir ce conflit et vivre en solitaire lui aussi. Mais il se fait au contraire le gardien de ses frères, pour reprendre la question de Caïn à Dieu, quand bien même cela représente un fardeau pour lui*. « Nourrir et chérir nos frères selon l’esprit », voilà ce qu’il prêche.

Puis, pas à pas, rencontre après rencontre, s’ouvrant de nouveau au monde, il sort de son mutisme et reprend la parole. Une phrase entendue un jour me revient alors en mémoire : « Il faut beaucoup se taire pour parler. » Après un long silence, les mots de François n’en sont que plus beaux, plus sages. Ainsi le voit-on enseigner à une famille comment vivre la fraternité, à un frère comment servir avec amour, à un autre la valeur du travail, à un plus jeune frère la confiance et l’humilité devant les desseins de Dieu… Nous le suivons même lors d’une rencontre émouvante avec Claire lors de laquelle je découvre la belle et humble vocation des franciscains, « fils de l’Évangile » « Mais le Seigneur ne nous a pas demandé, à nous frères mineurs, de faire ou de réformer ou de défendre quoi que ce soit dans la sainte Église. Lui-même m’a révélé que nous devions vivre selon la forme du saint Évangile. Vivre, oui, simplement vivre. Cela seulement, mais pleinement. »

Ces rencontres sont entrecoupées de temps solitaires où la nature s’exprime elle aussi. Les phrases exhalent alors un parfum de résine et laissent échapper des rayons de soleil, le chant d’un ruisseau ou celui de la cigale parviennent presque à nos oreilles. Entre pinèdes aux cimes ensoleillées et tapis d’aiguilles et de brindilles sèches, les pas de François sont aussi doux que ses paroles. Le silence est d’or comme le dit le proverbe. Silence qui pousse à la réflexion intérieure mais plus encore à l’adoration. Silence où Dieu nous parle. « Si nous savions adorer, dit alors François, rien ne pourrait véritablement nous troubler. Nous traverserions le monde avec la tranquillité des grands fleuves. »

Enfin François retrouve la paix. Comment ? En regardant le chemin qu’il a parcouru, j’ai compris que c’était dans l’abandon. L’abandon devant ce que la nature lui offre et lui donne à voir, mais aussi et surtout dans les rencontres, choisies ou fortuites, mais accueillies à chaque fois. Comme on rentre de vacances, François s’en retourne aussi dans sa communauté et le chemin prend fin. Le vent se lève et le chant des cigales monte, comme si, dans une ultime preuve de confiance et d’humilité, il laissait à la nature le dernier mot. Il n’y a plus rien à dire, ou plutôt tout est dit. Sage pauvre ou pauvre sage, il s’en remet par là pleinement à son Créateur. Car « Dieu est, et c’est assez. »

Henri DE MAUDUIT

* Pour désigner le supérieur d’une communauté, les franciscains parlent d’ailleurs de « frère Gardien ».

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