La Guadalupe, la force d’une mère pour tout un peuple

Une femme enracinée dans l’histoire réelle des peuples opprimés.

Mexicaine de 46 ans, Marcela Villalobos Cid a grandi sous le regard familier de Nuestra Señora de Guadalupe. Pour En frères, elle décrypte la puissance symbolique que la figure de Marie continue d’incarner au cœur de la société mexicaine.

Marcela nous accueille à la Conférence des évêques de France (CEF) où elle coordonne le réseau diocésain de la pastorale des migrants. Son parcours universitaire respire la solidité et la cohérence. Du Mexique à la France en passant par le Canada, elle n’a cessé de se former sur les questions de défense des droits humains, de justice sociale et de pastorale des migrants. Elle a pu confronter ce savoir à la réalité du terrain, comme permanente de la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne) et en pastorale sociale pour le diocèse de Montréal, au Secours catholique dans le diocèse de la Seine-Saint-Denis, ou encore à JRS France (Jesuit Refugee Service).

LA VIERGE DES PLUS PETITS

Au Mexique, la figure de Marie s’est incarnée dans la société à travers les apparitions de Notre-Dame de Guadalupe. Marcela tient à les replacer dans leur contexte historique. Nous sommes en 1531, dix ans après la conquête espagnole qui a désorganisé les sociétés indigènes, ravagées par les épidémies et le travail forcé. « Dans cette société coloniale dominée par les Espagnols, les indigènes occupent la position la plus vulnérable. » C’est alors que la Vierge Marie apparaît « à quelqu’un qui ne comptait pas, à un exclu », c’est-à-dire un indigène chichimeca prénommé Juan Diego Cuauhtlatoatzin(1). Phénomène encore plus intéressant, la Vierge est métisse et elle s’exprime dans la langue maternelle de son interlocuteur. Elle lui demande d’aller trouver des responsables religieux pour que soit construite une église. Elle se présente comme une mère et promet sa protection. Une invitation qui désarçonnera à plusieurs reprises Juan Diego. « Dans ses apparitions, Marie cherche toujours les plus petits. Quand elle apparaît à Bernadette, à Lourdes, celle-ci dira que la Dame la regardait « comme une personne qui parle à une autre personne ». La Vierge la reconnaît dans sa dignité humaine, il en va de même avec Juan Diego. »

PORTEUSE D’ESPÉRANCE

Au Mexique, la Guadalupe se donne à voir sur la colline aride de Tepeyac, en périphérie de Mexico. « Dans la cosmologie indigène, ce lieu est un point de contact entre le monde humain et les forces divines(2). La Vierge reconnaît donc un territoire et par là même, les gens qui y habitent, leur culture et leur sagesse. Elle devient un symbole de médiation. » La figure de Marie est en effet rapidement perçue comme une continuité des anciennes figures protectrices, et non comme une rupture. Grâce à l’image qu’elle laissera sur une tilma, un vêtement traditionnel, les conversions au christianisme seront massives. Rien d’étonnant alors à ce que douze millions de pèlerins aient franchi, en 2025, les portes du sanctuaire mexicain en chantant Las Mañanitas(3). Marcela se garde bien de juger cette piété populaire et veut voir, au-delà, un symbole d’unité nationale. « La Guadalupe parle à tout un pays, elle touche toutes les classes sociales, du plus pauvre au plus aisé. Les gens lui confient leurs souffrances, mais surtout leurs espérances. » Et ce, parce que la Guadalupe est apparue enceinte(4). « Elle porte en elle la vie et donc l’espérance d’un avenir meilleur dans un contexte marqué par la violence, comme aujourd’hui », déplore Marcela.

MÈRE DES MÈRES

De l’indépendance aux mouvements sociaux contemporains, la puissance symbolique de la Guadalupe est sans cesse réactivée. Marcela évoque l’un des fléaux de la société mexicaine : la disparition(5) forcée de dizaines de milliers de personnes à cause de la violence des cartels et de la corruption. Les Madres Buscadoras – littéralement « Mères chercheuses » – recherchent, pelles en main dans des fosses communes, les traces de leurs proches. « C’est la Guadalupe qui les accompagne au quotidien et on n’est pas dans une simple récupération politique ou dans la vénération de quelqu’un qui se trouverait dans le ciel. Ces mamans puisent leur force dans le message de l’Évangile. La Guadalupe leur apporte du sens, elle leur redit que la mort n’aura pas le dernier mot et ça, c’est très concret. » Sur son téléphone, elle me montre des images qui inondent les réseaux sociaux pour tenter de mobiliser les consciences.

L’artiste Yolanda López a réalisé trois portraits : le sien, celui de sa mère et celui de sa grand-mère, en reprenant l’iconographie de la Vierge de Guadalupe pour rendre hommage aux classes ouvrières mexicaines (1978).

FOI ET JUSTICE

Marcela a redécouvert toute la force de la Guadalupe au gré de ses lectures, notamment celles des théologiens Clodomiro Siller et Eleazar López Hernández et celles des théologiennes écoféministes Marilú Rojas Salazar, et Ivone Gebara. « Prenez les paroles du Magnificat : « Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. » Marie vient nous redire que Dieu agit dans l’histoire des hommes et des femmes. Elle vient proclamer un renversement. De ce fait, Nuestra Señora de Guadalupe n’est pas seulement une figure du passé ou une dévotion populaire. Elle est une mémoire vivante. La relire aujourd’hui, notamment à partir de la théologie féministe et de la théologie de la libération, permet de la redécouvrir comme une femme enracinée dans l’histoire réelle des peuples opprimés, porteuse de dignité, de résistance et d’espérance. Elle peut aider à comprendre que la foi chrétienne n’est pas étrangère aux combats pour la justice, la dignité et la reconnaissance des peuples. La Vierge de Guadalupe montre que la spiritualité peut être un lieu de résistance et de fraternité, un langage commun pour celles et ceux qui cherchent à tenir debout malgré l’injustice. » Une preuve de plus que la foi n’endort pas les consciences, elle les réveille !

Émilie REY

(1) Canonisé, en 2002, par saint Jean Paul II.
(2) Dans la cosmologie indienne, les collines et montagnes sont perçues comme des axes cosmiques ou « nœuds énergétiques » reliant le ciel et la terre.
(3) Chanson traditionnelle mexicaine pour les anniversaires, vrai rituel d’affection et de reconnaissance.
(4) La ceinture noire nouée au-dessus du ventre, selon le code nahua, indique une femme enceinte.
(5) Enlèvements ou détentions arbitraires non documentées.

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