Aujourd’hui missionnaire au Maroc et animateur de la retraite jeunes à Tazert, Fr. Stéphane est né dans le 14ème arrondissement de Paris, à quelques pas du couvent franciscain de la rue Marie-Rose — comme si la géographie semblait déjà lui indiquer la voie. Rencontre.
Propos recueillis par Émilie REY
De sa voix calme et lumineuse, Fr. Stéphane évoque une enfance heureuse, marquée très tôt par le souffle évangélique. « Bien plus qu’une devise, ‘‘Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés’’ était ce qui animait les parents et ce qu’ils voulaient nous transmettre ».
L’ART DE CHOISIR… DEMAIN
De Paris à Évian où ces derniers, médecins spécialisés, s’installent, Fr. Stéphane s’engage comme enfant de chœur puis à l’aumônerie. « Je me sentais bien à l’Église. J’y étais accueilli. Il y avait quelque chose de fort qui se vivait là. Un endroit où je pouvais m’investir, où je pouvais aider d’autres à avancer ».
En fin de lycée, il annonce à ses parents son désir de donner sa vie à Dieu. « Dans la famille, il n’y avait ni prêtre ni religieux ! Et leur réponse a été somme toute assez logique : d’abord tu vas faire des études et puis après, si c’est toujours ton désir, tu pourras le vivre ».
Commence alors un itinéraire où il se laisse plutôt faire. « J’aimais l’histoire (…) mais on m’a conseillé de faire une prépa scientifique car j’étais bon en maths ! (…) J’avais une préférence pour la physique, on m’a dit : ‘‘Faites des maths’’ ». Accepté à Polytechnique et revenant à son questionnement vocationnel, l’aumônier jésuite lui renvoie la même réponse : « Rentrez d’abord dans votre corps de l’État et puis, après, vous verrez ». Il embrasse une carrière tournée vers l’économie et les statistiques.
L’INDE ET LA MER ROUGE
Le tournant a lieu en Inde, en juillet 1993, lors d’un chantier de développement. Sur un marché improbable du Karnataka, autour d’un thé bouillant aux épices, un autre jésuite lui lance : « N’as-tu jamais pensé à la vie religieuse ? » — « Bien sûr que j’y pense et depuis longtemps ! ». À son retour, accompagné spirituellement par ce même jésuite, il perçoit que son appel est « d’être pauvre parmi les pauvres à la suite du Christ pauvre ». Son accompagnateur lui ouvre plusieurs pistes : « Cela pourrait être une vocation jésuite ou franciscaine », tout en lui conseillant de lire Charles de Foucauld.
« Jésuite, j’ai fait une croix dessus parce que je ne voulais pas me retrouver dans une tour d’ivoire du savoir. La biographie du père de Foucauld m’a impressionné et fait un peu peur, mais le petit frère universel n’aura de cesse de me travailler par la suite. Saint François, ça m’allait bien parce que cela résonnait avec ce que je vivais ». En effet, tout en poursuivant sa formation, Fr. Stéphane est volontaire dans une cité d’urgence du Secours catholique.
À la question « qu’est-ce je fais maintenant ? », son accompagnateur lui répond : « Tu es ingénieur donc tu vas prendre une feuille de papier que tu vas partager en deux. À gauche, tu mets toutes les raisons pour entrer maintenant dans la vie religieuse et, à droite, tu mets toutes les raisons pour aller travailler puis tu vas prier sur Exode 14[1] et tu vois si la Mer Rouge s’ouvre. Je n’ai rien compris, mais je l’ai fait… et, ce jour-là, la Mer Rouge ne s’est pas ouverte ».
ARRIVÉ AU PORT
Sur les recommandations de sa mère, il commence à travailler. Il ne le regrettera pas : « J’ai vite été responsable d’un service d’études diffusion composé d’une trentaine de personnes. On formait une équipe du tonnerre engagée sur des enjeux passionnants ». Mais le rythme l’éloigne de la prière « et j’avais l’impression que je prenais goût au pouvoir ». Il contacte alors Fr. Henri Namur dont on lui avait laissé le numéro. À peine arrivé au couvent franciscain, ce dernier lui renvoie : « c’est étrange, je te sens profondément en paix ». Sa réponse jaillit : « j’ai l’impression d’être arrivé au port ».
Entré dans le parcours de discernement franciscain, il est d’abord déconcerté par Fr. Arnaud Corbic, responsable du premier accueil. « Il était grandiose Arnaud. Le premier jour, il me reçoit pour m’interviewer et je découvre qu’il a une chaîne Hifi et un ordinateur dernier cri. Mes yeux ont tilté et il m’a lancé : « ça a changé depuis le temps de saint François ! ». Deux heures plus tard, j’écrivais aux frères missionnaires de la Charité de Mère Térésa pour rentrer chez eux ! »
QUELLE PAUVRETÉ ?
La réponse arrive, manuscrite et « bourrée de fautes d’orthographe sur du vieux papier de récupération : elle sentait le pauvre ». Fr. Stéphane dit aujourd’hui ne pas regretter un instant d’avoir poursuivi chez les franciscains. « La pauvreté vécue chez les missionnaires m’aurait bien convenu car elle est radicale, mais pas leur manière de la vivre ou de l’approcher. Pour le dire autrement, l’important à mes yeux c’est de faire fraternité avec les pauvres et avec tout homme et femme, et plus de les sauver comme toute mon éducation de fils de médecins me l’avait enseigné. »
Passée la surprise générale et le départ de l’INSEE, les débuts chez les frères sont rudes : « Ma seule activité c’était d’aller une fois par semaine au Secours populaire pour servir des cafés. Et les gars de la rue ne parlaient que de femmes, de tabac et de foot. Je ne savais plus où j’étais, tout flanchait ». Du Postulat à ses premiers vœux, Fr. Stéphane est toujours en disponibilité vis-à-vis de l’administration. « Cette fois, je devais prendre une décision. Fr. Henri Namur qui m’avait accueilli m’a appelé en me disant que les frères étaient heureux de me recevoir dans l’Ordre et, en bon religieux, je suis allé prier à la chapelle l’Office des lectures pour rendre grâce. C’était Exode 14, neuf ans plus tard, et j’ai pleuré. Pour moi, c’est cela la manière du Seigneur : jamais Il ne S’impose, mais tendrement Il confirme quand notre oui enfin vient à la lumière ».
[1] Le passage par la mer Rouge symbolise la naissance du peuple d’Israël. C’est le passage de la peur et de la nuit au jour et à la confiance. Lire le texte.
Une retraite de Carême au désert, avec Fr. Stéphane
Du 21 au 28 février 2026
