Fr. Frédéric-Marie Le Méhauté, ministre de notre Province de France-Belgique, se rendait pour Noël à Bethléem dans le cadre d’un pèlerinage de solidarité avec les communautés chrétiennes. Il nous livre une méditation qui vient renouveler notre regard sur Noël.
J’imaginais que j’aurais beaucoup de choses à vous raconter en revenant. Passer Noël là-bas, n’était-ce pas une occasion exceptionnelle ? Je partais avec un désir simple : aller à la source et respirer un commencement. Je reviens avec beaucoup de silences.
Il y a des lieux où la parole trop rapide devient indécente et où nos justifications religieuses sonnent comme des complicités et des mensonges. Peut-être que la seule posture juste, c’est d’être là, sans expliquer, en portant la question comme une pierre et en refusant de la déposer trop vite. Être là, malgré l’absurde, malgré la haine, malgré la mort ; simplement demeurer là et là… essayer d’aimer.
PAS DE PLACE
La réalité, sur place, saisit à la gorge. La guerre est proche et pourtant tenue loin. Le mur, tel le château de Kafka domine tout, massif, banal, comme s’il avait toujours été là. Les humiliations aussi : celles qui n’ont pas besoin de crier, parce qu’elles se répètent. La peur qui serre les familles, la colère qui use les visages, ces vies broyées à bas bruit. J’étais à Hébron en 2008 pour me former à la non-violence. Dix-sept ans après, comment ne pas éprouver le sentiment d’un échec ? Les associations sont parties. Certains sont morts. Malgré tous ces efforts, le monde continue de croire que la force sans retenue règle les problèmes.
Une phrase de l’Évangile m’a frappé : « Il n’y avait pas de place pour eux » (Lc 2,7). Pas de place, ce n’est pas seulement une question d’hôtellerie. C’est l’expression de la logique d’un monde gouverné par la brutalité : il y a ceux qui prennent la place, et ceux à qui on la retire. Pas de place pour les Palestiniens devant le grignotage inexorable des colonies ; pas de place pour une parole qui ne soit pas aussitôt suspecte de complaisance soit envers le génocide à Gaza d’un côté, soit envers l’antisémitisme de l’autre ; pas de place pour une rencontre qui démentirait les caricatures ; pas de place pour un avenir que l’on pourrait imaginer sans ironie. À Bethléem, « pas de place » cesse d’être un détail : cela devient une manière de respirer, ou de manquer d’air.
UNE RESPIRATION ARRACHÉE
Et je dois l’avouer, j’ai eu du mal avec le ton de Noël. Les chants, les formules, les « paix sur la terre ». Tout cela peut devenir indécent si on ne se laisse pas brûler par le réel. De tous côtés, auprès du mur, c’est l’impasse. Et j’aimerais ne pas spiritualiser trop vite en écrivant que, peut-être, Noël commence exactement là : dans cette impasse où nos beaux mots ne tiennent plus.
Je me suis surpris à m’accrocher à des signes minuscules qui ne résolvent rien, mais qui empêchent Dieu de s’éteindre en nous, comme l’écrit Etty Hillesum. Les défilés d’enfants, les fanfares avant les célébrations : c’était un moment fort. Deux ans sans faire la fête… Et cette question, simple et impossible : comment faire la fête ici ? Pas de réponse théorique. J’ai seulement vu des habitants joyeux, eux qui auraient eu plus de raisons que nous de rester enfermés dans le désespoir. Une joie qui n’avait rien d’un déni ; une joie comme une respiration arrachée. Une manière juste de célébrer n’est pas de fabriquer une joie frelatée comme le voudrait le Noël capitaliste que nous vivons ici, mais d’entrer dans la joie qui surgit déjà chez les humiliés, les pauvres, ceux qui ne peuvent pas se raconter d’histoires. Participer à leur joie – et non pas prétendre leur donner la nôtre – voilà peut-être le secret rude de la vraie joie, qui est aussi une forme de résistance.

APPRENDRE À NE PAS HAÏR
Autre petit signe, je pense au visage du frère Sandro Tomašević. Missionnaire croate franciscain, il donne sa vie pour quelques enfants de Bethléem. Rien d’extraordinaire. Pas de grand acte de résistance. Pas de grand discours politique. Mais il garde ouverte la porte d’une maison toujours hospitalière. Une porte ouverte : presque rien, et pourtant… Il garde ouverte la possibilité d’un sourire, d’un apprentissage, d’un lendemain. Il ne renverse pas les puissants, mais il tente d’élever les humbles. Il empêche que le monde se ferme complètement. Il ne cherche pas à faire la paix. Il fait vivre un lieu où l’on apprend à ne pas haïr. Alors que faire de tout cela puisqu’il fallait malgré tout célébrer Noël ? Au cœur de la liturgie, nous célébrons un enfant petit, vulnérable. Nous entendons des phrases qui, là-bas, risquent de devenir une provocation : un roi qui renverse les puissants et élève les humbles ? Comment prier avec le livre d’Isaïe qui célèbre le retour d’Israël quand on voit l’utilisation politique qui en est faite pour écraser ? Comment ne pas se sentir trahis quand la réalité dément à ce point nos discours ? Nos mots ne pèsent pas lourd face aux armes, aux murs, aux décisions irréversibles. « Quand tu criais sous l’oppression, je t’ai sauvé. » Secoue-toi un peu Dieu qu’on dit tout-puissant. Jusqu’à quand ?
JÉSUS S’EXPOSE AU RÉEL
Célébrer Noël à Bethléem en 2025, c’est prendre conscience que Noël n’est pas un conte doux. Il est traversé par la violence. Matthieu le dit sans détour : l’enfant est menacé, on fuit, on se cache ; des familles pleurent. « Un cri s’élève dans Rama, pleurs et longue plainte. C’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas qu’on la console » (Mt 2,18). On oublie trop vite que Jésus ne commence pas sa vie dans une ambiance de Noël. Il débarque dans la zone de danger. Il ne gagne pas : il survit. Il est porté, déplacé, protégé. Comme tant d’enfants. Comme tant de familles. Cette vulnérabilité n’est pas une jolie idée spirituelle : c’est une exposition au réel. On estime que 20 000 enfants sont morts à Gaza depuis le début de l’offensive israélienne. Rachel pleure toujours et qui la console ? Dans ce contexte, une autre phrase m’est restée en tête, moins triomphante qu’on ne le dit parfois : « La lumière a brillé dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée » (Jn 1,5). Je ne la comprends plus comme une promesse de victoire rapide. Je l’entends comme un constat têtu : la ténèbre est réelle, épaisse, efficace – mais elle ne parvient pas à rendre toute lumière impossible. Elle ne confisque pas tout. Elle ne transforme pas nécessairement chaque cœur en pierre. Il y a encore des portes qui restent entrouvertes. Des enfants qui défilent. Des gestes qui refusent la haine. Une joie de faire la fête ensemble. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est précisément ce que la ténèbre n’arrive pas à stopper complètement. Noël n’est pas une machine à réparer le monde. Il ne garantit pas une paix visible. Il ne nous épargne pas la honte de notre impuissance. Et pourtant… il nous invite à rejoindre, à demeurer. À rester là où il n’y a « pas de place ». À ne pas prendre la place des autres, à ne pas parler à leur place, mais à refuser que l’injustice devienne la normalité. Dans le monde qui vient, sans doute nous faudra-t-il méditer davantage cette vérité de Noël.
Fr. Frédéric-Marie LE MÉHAUTÉ
