Béatification de quatre frères franciscains, martyrs de la résistance spirituelle

« Le martyr chrétien c’est être faible mais, appelé par Dieu, trouver la force d’aimer jusqu’au bout »
Le couvent Saint-François de Paris a vibré tout un week-end aux côtés de l’Église de France à l’occasion de la béatification des frères mineurs Xavier Boucher, Gérard Cendrier, Roger Le Ber, Louis Paraire. Retour sur ce triduum en images et en témoignages. Avec 46 autres fidèles, majoritairement des laïcs (membres de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne et scouts), quatre frères mineurs ont été reconnus martyrs car tués par les nazis pour avoir porté, clandestinement, une assistance spirituelle aux jeunes français déportés au Service du Travail Obligatoire[1]. Le Ministre général de l’Ordre, accompagné des frères GiovanGiuseppe Califano, postulateur, et Jürgen Neitzert, avait fait le déplacement depuis Rome pour s’associer à la joie de la Province. Les festivités débutaient le vendredi 12 décembre au soir par une conférence historique qui se voulait temps de mémoire et de prière. Fr. Luc Mathieu prenait la parole avec l’historienne Caroline Langlois pour reparcourir une histoire souvent méconnue devant une assemblée composée de nombreux jeunes pro’ et étudiants, de membres de la Famille franciscaine mais aussi des familles de sang des quatre frères.

UNE VIE FRANCISCAINE AU CŒUR DE L’ENFER

De ce mois de septembre 1943 qui vit le départ, en bure, de 16 jeunes franciscains encore en formation à Champfleury à leur arrivée dans le camp de la Deutsche Reichsbahn[2] de Cologne jusqu’au camp de concentration de Buchenwald, nos deux intervenants présentaient des frères soucieux de demeurer ensemble et de réorganiser leur vie communautaire au milieu des bombardements incessants. L’auditoire découvrait alors les multiples facettes de leur engagement au sein de l’Action catholique, l’aumônerie des camps désormais interdite et clandestine[3]. On les retrouvait investis auprès des malades pour tenter d’adoucir leurs peines, écrivant des lettres pour leurs camarades illettrés, chantant lors de soirées pour les blasés, se démenant pour vêtir et alimenter des prisonniers ukrainiens et russes, protégeant bibles et missels, sabotant du matériel, aidant à l’évasion de prisonniers, remplaçant au travail des compagnons au bord de l’épuisement, puis passés à tabac et condamnés aux travaux à perpétuité.
Fr. Massimo Fusarelli, Ministre général de l’Ordre.
L’assemblée fut prise d’émotion à la lecture de plusieurs de leurs témoignages, pétris de cette spiritualité franciscaine qui les invita, jusqu’à leur dernier souffle, à édifier davantage de fraternité et d’amitié au cœur de cet enfer. « Saint François, à ma place, n’agirait pas autrement », répétait Fr. Gérard Cendrier. Un aspect qui a fortement marqué Fr. Massimo : « Je pense que leur témoignage est très actuel surtout pour les plus jeunes frères de notre Ordre. Ils sont restés unis entre eux et avec les gens qu’ils servaient de façon très concrète, partageant leurs questions et leurs quotidiens. Je crois que leur témoignage peut donner beaucoup de force et de lumière à notre présent obscur. Le martyr ce n’est pas « être fort », ça c’est de l’héroïsme païen. Le martyr chrétien c’est être faible – et combien l’étaient-ils – mais, appelé par Dieu, trouver la force d’aimer jusqu’au bout ». En écho, Fr. Massimo confiait avoir adressé le matin même une lettre à ses frères présents dans des zones de guerre en Ukraine, en Syrie, en Haïti, en Guinée-Bissau ou encore à l’Est du Congo.
Fr. Luc Mathieu prenait la parole du haut de ses 100 ans.
Des familles des frères bienheureux étaient présentes pour l’occasion.

UN APPEL AUX JEUNES DE FRANCE

Le samedi, la célébration prenait une dimension toute particulière avec la grande messe solennelle de béatification à Notre-Dame de Paris à laquelle plusieurs frères de la Province prenait part parmi les 2500 invités. Dans ce lieu emblématique, la liturgie rassemblait notamment plus de quarante évêques de France et d’Allemagne. « Quelles que soient notre vocation, notre profession, notre responsabilité, nous sommes engagés, disciples du Christ, au service de nos frères, là où dans sa Providence, Dieu nous a placés […] Cette béatification nous invite à regarder le présent et à préparer l’avenir. […] Nous vivons, nous avons vécu, une réconciliation des peuples. C’est un travail qui n’est jamais terminé et que toute génération doit continuer. […] La foi n’est jamais privée, elle doit trouver une expression dans le service concret de nos sœurs et de nos frères. Mais laissez-moi faire un appel aux jeunes de France. Vous qui vous appelez jeunes cathos, vous êtes des dévots de l’adoration de Notre Seigneur, et c’est bien ainsi : que cet amour du Christ vous pousse à devenir des apôtres missionnaires. Et vous tous, les jeunes, qui peut-être n’allez pas à l’église, de France et d’Europe, vous qui ne voyez plus de sens dans votre vie, vous êtes à la recherche d’une identité qui vous fasse vivre, regardez le Christ, Prince de la paix, Prince de l’amour et non de la haine, apprenez de Lui comme vos frères ainés martyrs, béatifiés aujourd’hui, apprenez de Lui à vous engager pour le bien de vos frères et sœurs ! Votre vie peut être tellement belle, et vous verrez cette beauté de votre vie en suivant le Christ » exhortait dans son homélie, le Cardinal Jean-Claude Hollerich, archevêque de Luxembourg. Temps fort de la célébration : la lecture à haute voix des cinquante noms des martyrs et le dévoilement de l’œuvre de Nicolas de Palmaert représentant les 50 martyrs – désormais bienheureux – en train de monter symboliquement vers le ciel autour de la croix du Christ.
Messe de béatification des 50 martyrs de l’apostolat, à Notre-Dame de Paris le samedi 13 décembre 2025, à laquelle plusieurs frères de la Province prenaient part.

SIGNES VIVANTS DE LA PRÉSENCE DE DIEU

Le week-end s’achevait par une messe d’action de grâce présidée par Fr. Massimo Fusarelli au couvent de la rue Marie Rose. En ce 3ème dimanche l’Avent dit Gaudete, il invitait l’assemblée à méditer la figure de Jean-Baptiste dans sa vulnérabilité demandant au Christ : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? ».  Les mêmes doutes certainement éprouvés par les quatre martyrs dont les portraits avaient été exposés dans la chapelle. Fr. Massimo partageait en homélie : « Le Seigneur vient à nous là où nous sommes, tels que nous sommes, dans notre besoin, dans nos luttes, avec nos doutes et nos déceptions. Il ne nous demande pas de quitter notre situation pour aller le rencontrer ailleurs. Il vient dans notre désert personnel, tout comme il est venu dans le désert de la cellule de Jean. […] Chers frères et sœurs, comme vous le savez, hier, dans la splendide cathédrale de Notre-Dame, quatre de nos frères martyrs ont été béatifiés. Ils s’appelaient – non, ils s’appellent encore – frère Gérard, frère Roger, frère Louis et frère Xavier, parce que la mort, la violence et la haine n’ont pas le dernier mot. Avec leur Seigneur et notre Seigneur, avec leur père François et le nôtre, ils sont maintenant dans la lumière et dans l’amour. Désormais tout est clair. Désormais tout a un sens, même leur mort s’est transformée en vie. Oui, il existe encore des prophètes et des témoins ! Le véritable prophète n’est pas un devin, mais celui qui, au temps de la famine et du désespoir, fait regarder vers l’avenir et rend l’espérance et la joie présentes : il devient alors sacrement de la présence de Dieu ! Comme cela est visible et tangible dans la vie de nos jeunes frères ! […] Pourtant, leur foi aussi fut durement éprouvée. Et peut-être que, pour eux aussi, l’obscurité et le froid de la nuit rendaient difficile de penser à l’espérance et à la joie… Néanmoins, ils décidèrent de rester unis, même face à la possibilité de la mort, c’est-à-dire de la vie offerte pour le Christ. »

Propos recueillis par Emilie REY

Le week-end s’achevait par une messe d’action de grâce présidée par Fr. Massimo au couvent de la rue Marie Rose.

[1] Le STO fut institué le 16 février 1943 par le gouvernement de Vichy. Il a visé tous les jeunes nés en 1920, 1921, 1922. Ces derniers furent réquisitionnés et transférés en Allemagne afin de participer à l’effort de guerre allemand. On estime à 650 000 le nombre des français enrôlés au sein du STO (usines, agriculture, chemins de fer, etc.). [2] Littéralement le « Chemin de fer impérial allemand » [3] Dès décembre 1943, la sécurité du Reich, adresse une note à tous les fonctionnaires de la Gestapo leur donnant la consigne de rechercher tous les prêtres et séminaristes dissimulés sous le statut de laïcs afin de les expulser ou de les emprisonner en cas de faute grave. Le réseau catholique est étroitement surveillé, les groupes dissous, toute activité religieuse est interdite aux travailleurs.

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