“Ton corps est prière !”

La répétition liturgique nous fait parfois oublier la richesse des gestes que nous faisons.

Contre bien des idées reçues, le christianisme est “la” religion du corps : notre Dieu s’est fait corps dans une humanité concrète, particulière. Le Christ est ressuscité, promesse de notre propre “résurrection de la chair”. Fr. Éric Moisdon, présent à l’ermitage de la Cordelle à Vézelay (89), nous invite à prendre conscience de l’importance de notre corps pour notre prière.

“Un corps spirituel n’est pas un corps désincarné. Il est au contraire pénétré des énergies de l’Esprit. Il représente la matérialité parvenue à son plein degré d’accomplissement” écrit frère Ephrem Yon de la Communauté de la Sainte Trinité dans son ouvrage L’homme selon l’Esprit. Saint François stigmatisé en est un magnifique exemple. Et pourtant, que ce soit à l’oraison, ou lors des liturgies, si souvent, je me surprends à une réelle “désincarnation”, à “ne pas être là”, à ne pas avoir vraiment vu les psaumes que j’ai chantés… “J’étais dans ma tête !”, c’est-à-dire “ailleurs”. Et cela n’arrive pas qu’à la prière. En bon occidental, l’esprit scientifique et technique a pris les commandes sur la réalité, avec son souci de sécurité et de maîtrise ; et l’illusion de croire que parce que “je pense, je suis !”.

RETOURNER À NOS SENS

J’ai eu la chance de découvrir, puis d’approfondir la vie d’oraison, cette prière de simple présence qui vise à se donner dans l’ici et maintenant, à l’éternelle, bienveillante et diffusive Présence qu’est Dieu. “Beaucoup trop de gens vivent trop dans leur tête : ils sont surtout conscients du raisonnement et du travail d’imagination qui se poursuivent dans leur tête et beaucoup trop peu conscients de l’activité de leurs sens. […] Pour réussir dans la prière, il est essentiel de développer l’aptitude à prendre contact avec le présent et à y demeurer. Et je ne connais pas de meilleure méthode pour y arriver que de sortir de votre tête pour retourner à vos sens”, préconise Anthony de Mello dans son livre Un chemin vers Dieu – Petits exercices pour apprendre à prier.
Je me sens donc de plus en plus invité à consentir à passer par le corps, en veillant à me rendre humblement et simplement attentif à ce que je ressens et perçois dans mon corps tel qu’il est. Parfois, je fais une sorte de “checkup” de chaque partie du corps, de haut en bas, lentement, puis de bas en haut, pour m’ancrer dans ma réalité, descendre de la tête au cœur. Loin d’être une perte de temps ou une mise en route facultative de la prière, j’essaie d’habiter mon corps comme le seul lieu de la rencontre. Vivre en mon corps passe dans un même mouvement par la respiration. Je parle ici de respiration consciente et profonde. Elle est un des grands manques de notre éducation occidentale, ce que nous rappelle sans doute l’engouement actuel pour les mouvements de méditation. Respirer semble tellement aller de soi ! Et pourtant, expérimenter l’amplitude possible de notre respiration conduit à la concentration et à la paix, nous ouvre au silence et à un espace inouï.

UNE RESPIRATION CONSCIENTE ET PROFONDE

Notre respiration est composée de trois phases : l’inspiration, l’expiration et une petite pause. Arrêtons-nous sur ces trois temps :
Inspirer, c’est accueillir l’air et l’oxygène qui irrigue tout le corps et tout l’univers. C’est me mettre en disposition de réception inconditionnelle, d’écoute, de docilité à ce qui est, ce qui se passe, ce qui est donné dans l’oraison, l’office, la vie.
Expirer, c’est éliminer l’air vicié ; symboliquement, c’est laisser partir, lâcher, abandonner, notamment mes pensées tenaces et mes prétentions à tout maîtriser. C’est m’en remettre à Dieu de qui vient tout bien et toute vie. Expirer doucement, profondément, en vidant jusqu’au creux de l’abdomen conduit à cet abandon qui est le creuset de la prière. Expirer avec gratitude tient à l’action de grâce et devient la manière de “rendre tout bien au Seigneur”, comme y invite saint François.
Il existe un troisième temps, plus bref, introduit juste avant d’inspirer à nouveau. Une petite pause, une latence : ne pas remplir trop vite le vide ! Ressentir le manque, le fait que “tout est donné” et qui traduit le désir, l’attente, la disponibilité, la foi en Celui qui vient combler notre pauvreté d’être, comme et quand Il lui plaira.

HABITER MES GESTES

Il y a tant de manière d’être debout, de marcher et d’être assis. À plusieurs reprises dans la liturgie, nous nous tenons debout. C’est la posture par excellence de l’humanité, enracinée au sol et tendue dans ses aspirations célestes. C’est aussi la posture du chrétien, du ressuscité : “Lève-toi !” dit Jésus. Étonnamment, “altus”, en latin, a cette double signification de hauteur et de profondeur. J’aime habiter mon être debout, sentant l’enracinement de mes pieds au sol et la communion cosmique qu’elle signifie. Avoir le corps droit, sans tension mais tonique, comme si un fil céleste l’attirait par le haut du crâne vers la grandeur promise. Là encore, ne pas penser, mais être et participer à la prière commune. Assis sur ma chaise ou mon banc, pourvu qu’il ne me torde pas le dos car mal ajusté, je peux me sentir enraciné dans mon bassin, je goûte alors à la stabilité et à l’équilibre. La répétition liturgique nous fait parfois oublier la richesse des gestes que nous faisons. Il y a pourtant un enjeu très simple qui consiste à habiter mes gestes en les posant vraiment, jusqu’au bout : un signe de Croix ample et lent, répété trois fois, une inclinaison ou génuflexion profondes, un déplacement décidé et sans précipitation, un chant plein et libre, une lecture claire, une présidence qui s’assume…
Et dans l’oraison, une posture qui stabilise, une respiration qui intériorise, des mains ouvertes qui accueillent, un silence qui écoute, une présence qui s’ouvre à Dieu. “Ce que tu fais, fais-le !” encourage sainte Claire. Fais-le bien, à fond et simplement ! Ton corps est prière !

Fr. Éric MOISDON, OFM

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