Fr. Carlos Gutiérrez a célébré ses trente ans de profession dans l’Ordre franciscain. Pour notre revue En frères, il revient sur son appel à vivre l’Évangile jusqu’au bout… du monde !
Propos recueillis par Henri de MAUDUIT et rédigés par Émilie REY
Né à Guadalajara, au Mexique, Fr. Carlos est le huitième d’une famille de neuf enfants. Chez les Gutiérrez, la foi se vit un peu chaque dimanche à l’église, à l’école, mais aussi en société car « le Mexique reste très marqué par le témoignage des martyrs du début du XXe siècle(1) ». Alors qu’il s’apprête à terminer son baccalauréat et cherche sa voie, des questionnements surgissent. « Je voulais devenir avocat et, en même temps, j’avais toujours en moi cette rencontre, vécue enfant, avec le Christ. »
Fr. Carlos se souvient de cette nuit de Noël, il était alors âgé de 7 ans. « Durant la messe de minuit, j’ai été fortement impressionné lorsque le prêtre a montré le petit Jésus à l’assemblée. Moi, dans ma conscience d’enfant, je me suis dit qu’un jour je ferais de même. Ce n’était pas tant le geste de montrer Jésus, c’était plutôt le geste d’approcher et d’amener Jésus aux autres. »
RENCONTRER DIEU PARTOUT
C’est face à la possibilité de choisir entre une vie professionnelle ou une vie religieuse que Fr. Carlos se rend davantage disponible. « Je savais juste qu’il y avait des gens qui avaient suivi le Christ, alors j’ai commencé à lire plusieurs vies de saints dont celle de François. Ce qui m’a touché, c’était cette capacité de pouvoir rencontrer Dieu un peu partout, c’est-à-dire dans la Création, dans l’autre, la souffrance, la prière. C’étaient des lieux classiques de rencontre et en même temps, des lieux vraiment périphériques, pour employer des termes contemporains. »
Un couvent franciscain se trouve près de chez lui, il intègre un cercle vocationnel. « On se retrouvait chaque samedi, deux heures, et on revenait sur les aspects du charisme franciscain. Il y avait aussi des expériences fortes, pour la Semaine sainte, Noël ou l’été. On partait ensemble faire un peu d’humanitaire et on vivait aussi des temps de repos et d’intériorisation. Cela m’a beaucoup aidé à laisser de côté mes aspirations profondes pour la vie professionnelle tout en discernant si mon appel n’était pas une échappatoire ou un feu de paille ! » Après son baccalauréat, la décision est prise : il rentre chez les Franciscains. Son père aurait préféré qu’il poursuive une carrière de droit et sa mère a « plutôt caché sa joie d’avoir un fils religieux » afin de le laisser librement répondre à son appel.
LA FRATERNITÉ, LIEU DE RÉVÉLATION
Quand on lui demande ce qui l’a attiré chez les Franciscains, il répond sans hésiter : « Les multiples facettes de la mission : écoles, hôpitaux, être avec des personnes migrantes, en paroisses, etc. On n’est pas figé dans un seul ministère. J’ai trouvé là un éventail de possibilités pour me connaître et aussi savoir où je pourrais être le plus à l’aise pour servir. »
Fr. Carlos a 18 ans quand il intègre le postulat. « C’est un temps de connaissance personnelle, de la foi et de saint François. Moi, j’ai été marqué par la façon dont je me retrouvais chez les frères. Marqué aussi par le fait de savoir qu’on pouvait venir d’horizons assez différents, avec des façons de voir la vie parfois aux antipodes, mais qu’on allait tous dans le même sens, chacun avec ses particularités. »
Fr. Carlos sent qu’il est là où il doit être et ressent de la joie à « contribuer à cette fraternité pour qu’elle soit vraiment un lieu de révélation de Dieu, un lieu où l’on rencontre Dieu. »
CONSTRUIRE LE ROYAUME AVANT TOUT
C’est ce désir d’avancer ensemble qui lui permet de poser un autre regard sur la liberté. « En apparence, quand je suis rentré chez les frères, j’aurais pu penser que certaines décisions venaient à l’encontre de ma liberté personnelle, comme le fait de ne pas choisir tous mes engagements. Mais, cela me faisait réfléchir et m’a permis, je crois, de me lancer dans des domaines qui me faisaient peur. » Fr. Carlos en est convaincu : « Lorsque l’on prend conscience qu’on n’est pas simplement ensemble pour faire ce que chacun veut, mais qu’on est ensemble pour construire le Royaume : tout change. »
Il l’illustre volontiers : « Dans mon parcours de formation, quand j’étais en philosophie, je désirais vraiment partir faire des études de communication : une sorte de stage estival dans une autre ville. » Le discernement de la fraternité le conduit pourtant vers une autre mission, dans une paroisse de périphérie. « Aujourd’hui, je comprends que le formateur et la fraternité ont voulu me faire sortir du cadre de mes études afin de me faire vivre autre chose. Je l’ai reçu de manière un peu abrupte, je ne voyais pas l’avantage de m’éloigner du cadre académique, mais j’ai pu mesurer que cela avait des incidences positives dans la fraternité et sur moi. Dieu manifeste sa volonté par d’autres biais que notre propre réflexion, méditation ou écoute de nous-mêmes. La fraternité est un lieu de discernement, elle apprend aussi à faire confiance. »
(1) Le Mexique a connu l’évènement « Cristeros », une persécution religieuse qui a donné à l’Église une trentaine de saints : prêtres, religieux et laïcs.