Marcher vers l’intérieur

On a mis le Christ au centre de notre itinérance.

À 33 ans, Justyna a vécu « le grand chelem franciscain(1) » à savoir la Route d’Assise, le chantier bénévole à La Cordelle, une itinérance de Vézelay à Reinacker et le Festival Brother Sun !

« J’ai eu un début d’année 2025 très dense et je crois que j’avais besoin de reposer les priorités au bon endroit, de retrouver l’essentiel, à savoir mon ancrage en Christ et cela de manière simple », explique-t-elle en préambule. Celle qui a déjà côtoyé la spiritualité franciscaine il y a quelques années avec des amis, se laisse interpeller par l’invitation à rejoindre la Route d’Assise. Justyna est chaste sur les paroles qu’elle pose. Tout est encore très frais.

Une fois la Route terminée, une chose lui apparaît cependant clairement : « Ne pas laisser se disperser les graines qui ont été déposées à Assise et les cultiver. » Alors, après bien des hésitations sur ses capacités physiques à assurer le chantier en pierres sèches à Vézelay, elle se laisse entraîner par quelques compagnons de la Route d’Assise. « Je me suis sentie accueillie comme à la maison, j’ai retrouvé cette vie simple et fraternelle expérimentée à Assise. On vivait complètement autre chose dans le quotidien, mais je retrouvais cette facilité et cette douceur à être ensemble malgré nos parcours de vie si différents. »

ÊTRE EN VÉRITÉ AVEC SOI ET LES AUTRES

Elle entend ensuite, de la bouche des frères Théo et Vianney, qu’un départ en itinérance vers le Festival Brother Sun se prépare. La jeune femme, déjà rodée aux aventures en stop, ressent le profond désir de vivre cette pleine disponibilité à Dieu. Antoine et Romain, les compagnons de la Route d’Assise, doivent partir en binôme, mais finalement, ce dernier sera appelé à Paris pour un entretien d’embauche. « Est-ce qu’une itinérance peut se vivre en mixité ? Est-ce ajusté de proposer cela à Antoine qui est en plein discernement vocationnel ? »

Ces interrogations, portées dans la prière et rassurés par la clarté des frères, le binôme recomposé in extremis s’élance dans la joie. Vite rattrapé par des détails d’organisation pratico-pratiques (mais ô combien légitimes) : comment gérer la faim, la fatigue, l’impatience, le refus ? Justyna le reformule ainsi : « Comment être un bon compagnon de route pour l’autre ? » Au cours de la première journée, elle ose s’entretenir librement de tout cela avec Antoine. « En fait, il était habité par les mêmes réflexions et je crois qu’on avait besoin d’ouvrir un espace pour verbaliser nos attentes. Cela nous a libérés et permis d’entrer dans une vérité relationnelle. » À partir de ce moment, liberté de mouvement et liberté d’être soi ne feront plus qu’un.

LE CHRIST AU CENTRE

Justyna se souvient de la première fois où il a fallu mendier leur nourriture. C’était à Toul, dans une petite zone résidentielle, en fin de journée. « Je décrirais cela comme une sortie de soi, une vraie exposition, car on se met dans une posture de vulnérabilité. On s’est beaucoup questionné sur ce que l’on allait dire aux gens, comment nous présenter… Puis on s’est arrêté pour confier cela au Seigneur. Et même si cela n’a pas enlevé la petite crainte de la première porte, puis de la deuxième, et de la troisième, on a enfin rencontré Christiane. Elle vivait seule et ne pouvait pas nous accueillir, mais elle nous a donné un litre de soupe en brique et des ravioles. On était tellement heureux même si on ne savait absolument pas comment manger cela ! »

Le duo affamé quitte finalement ce voisinage. « On s’est dit qu’on penserait à l’hébergement plus tard et que la priorité était de trouver un lieu pour réchauffer cette nourriture. Et puis on est passé devant cette brasserie… » Justyna s’arrête, ses grands yeux bleus s’éclairent, silence, un ange passe… Elle reprend : « C’est l’endroit où nous avons rencontré Jonathan, la quarantaine et restaurateur, en train de préparer le menu de sa semaine. » Papa célibataire, il vit avec son fils au-dessus de son commerce. « Et voilà qu’il nous fait rentrer dans cette brasserie magnifique du début du XXe siècle, avec des belles chaises en velours », décrit Justyna.

À la surprise générale, il leur propose une table en terrasse et offre à boire à ses pèlerins du soir. Par un coup de baguette magique, dont seul Jonathan a le secret, les ravioles se transforment en délicieux hamburgers ! « Je peinais à y croire et c’était même difficile à accepter car on était venu le déranger dans son travail. Mais, en même temps, je sentais que c’était sincère et qu’il avait envie de nous honorer. » Jonathan leur dira plus tard qu’ils ont été « la » rencontre de sa journée.

Justyna avec son violon en main, fidèle ami de cette itinérance estivale, à Brother Sun.

ÊTRE DISPONIBLE À L’AUTRE

S’ensuivent de longs échanges en sincérité et dans une grande simplicité. « À ce moment-là, on ne comprend pas trop ce qui se passe, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui vient le toucher. Ces moments ont un goût d’éternité. Et je sens en moi le désir de vraiment rencontrer cet homme, d’être là, disponible pour lui. » Son fils, Anatole, les rejoint. Les débuts sont timides pour l’adolescent, mais Justyna goûte à la complicité entre un père et son fils. Anatole confie peu à peu ses rêves de théâtre et surtout son désir de vivre une aventure avec son père en Écosse, loin du rythme fou de la restauration.

« On a découvert que le soir de notre venue, ils devaient se faire un resto ensemble, lundi soir étant le jour de repos de Jonathan. Mais Anatole a vu mon violon et il m’a demandé si j’accepterais de jouer quelques notes. Comme on voulait vraiment les laisser vivre leur soirée, on leur a proposé de nous retrouver plus tard pour cinq minutes d’adieux en musique. »

Le temps de laisser à nos itinérants le choix d’un poème qu’Antoine lira sur fond de musique quelques heures plus tard. « On avait envie de les remercier même si ce n’est pas du donnant-donnant. »

UNE DILATATION DU CŒUR

Pendant la « répétition » dans un parc municipal, ils croisent encore le chemin d’une famille étrangère, peut-être albanaise, avec leur fille d’à peine deux ans intriguée et amusée par le violon : « Un vrai moment de magie ».

Il y a aussi Bruno, à la rue, qui cherche à manger. « Ce fut un long échange entre croyants. On a reçu le témoignage que, dans cette ville, il y avait de nombreuses personnes qui s’inquiètent pour lui et prennent soin de lui, s’unissent pour lui trouver un logement digne », témoigne Justyna.

Autant de bribes de vie partagées et reçues pour qui veut les accueillir et laisser passer la Lumière. « Tous les soirs, nous avons rendu grâce et confié à Dieu les personnes et situations rencontrées. On a mis le Christ au centre de notre itinérance. On a pris deux à trois temps de prière par jour et puis, spontanément, entre deux rencontres, on prenait encore le temps de prier, parfois sans mots. On a été portés par ce flux de relations et surtout par la Providence et l’abondance des grâces. Un grand pas de plus pour expérimenter une vie vécue avec Dieu, s’abandonner jusqu’au « tout par Sa grâce » dans la confiance. » Elle conclut : « Je crois que cette expérience d’itinérance nous remet dans notre humanité, c’est-à-dire dans une communion universelle et fraternelle. »

Émilie REY

(1) Le grand chelem est le fait de remporter, la même année, les quatre tournois majeurs du tennis international.

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