Qui sont Gérard Cendrier, Xavier Boucher, Roger Le Ber et Louis Paraire, béatifiés à Notre-Dame de Paris le 13 décembre 2025 ? Portraits et récits de leurs derniers instants.
Fr. Jean-Robert a vécu avec ces quatre frères et, au retour de captivité, a évoqué chacun d’eux :
« Mes frères morts, j’ai comme honte de parler de vous ainsi devant tous ces gens inconnus qui écoutent. Je me sens rougir comme un homme qui a trahi le secret d’une intimité entre amis et s’en aperçoit tout d’un coup. Mais à présent que notre fraternité s’en va, mes frères, en d’autres fraternités, maintenant que vous êtes comme une graine que l’on jette au vent et qui germe, peut-être faut-il que nous racontions à d’autres frères, amicalement, ce qui fut fait, que nous partagions le trésor que vous nous avez confié. »
GÉRARD-MARTIN CENDRIER

Loyal, dévoué, un peu solennel et toujours facétieux. Trop de dévouement, trop de bonté, trop de fatigues au service des malades français l’ont conduit là. Dès septembre 43, à peine arrivé à Cologne, il visite les malades toujours oubliés, il relance les bonnes volontés, secoue les paresseux, réunit vivres et subsides. Il navigue avec prudence et beaucoup de toupet. Il lui faut des Marks, des biscuits, des cigarettes pour tel et tel qui étaient, eux aussi, des blasés et des indifférents, et qui sont maintenant des malades ou des blessés.
Au camp où il rentrait tard, aux temps heureux de la vie libre, c’était chaque jour le même dialogue : « Tu as mangé. Gérard ? – Euh, oui. Non. À propos il faudra que je trouve des oranges pour l’hôpital ». On n’est pas bon impunément.
L’arrestation n’a rien changé dans sa vie, ni la cellule, ni le camp, ni le travail. Seul, en cellule, il possède un crayon, trésor sans prix ; son voisin, prêtre, n’en a pas. Gérard attache le crayon au bout d’un bâton, passe le tout entre les barreaux, se fait prendre au cours de l’exercice et copieusement rabrouer. Il s’indigne, en appelle au droit international avec une telle éloquence qu’il finit par se persuader lui-même. A Buchenwald, où la prudence est plus que jamais nécessaire, Gérard, abondamment sermonné pour ses audaces saugrenues et magnifiques, se lance dans « l’action individuelle ».
A Halberstadt, il comprend clairement où le mène l’aventure. Le devoir est si simple : on a du pain, c’est pour le partager. Les forces déclinent vite, usons-les à soulager un plus faible. Noël vient. Et dans ce camp désolé de la mort et de la haine, Gérard amène aux prêtres forçats des petits gars qui n’avaient plus la force de ne pas vivre comme des bêtes : une veillée s’organise, on y partage une bouchée de pain, on y partage le corps du Seigneur précieusement conservé.
Janvier. Pour la fête d’un ami, Gérard compose encore une chanson, dérisoire et touchant témoignage d’une affection qui voudrait adoucir la peine des autres.
Un jour, il pose son pic dans le tunnel. Ça ne va vraiment plus. Le soir, appuyé au bras d’un camarade, il ira humblement se proposer à l’hôpital. Il est renvoyé sans plus.
Il fait quelques pas dans la neige avec son compagnon, ils glissent tous les deux, tombent. Gérard est mort. Qu’aurait-il pu encore donner de plus ? Il avait 25 ans.
XAVIER BOUCHER

Ce vosgien, fin et délicat, a souffert plus que d’autres de la promiscuité des camps de travail. Il avait quitté sa famille, son pays, son couvent, des frères qu’il aimait.
Le Seigneur sait quels déchirements il lui a demandés.
Il aimait la solitude, le silence, la prière liturgique. Il trouva le brouhaha et les réjouissances bruyantes. Jusqu’au dernier jour, il sauva un bréviaire, un missel, les soustrayant aux fouilles à force d’ingéniosité. Héroïquement il resta fidèle à la prière de l’Église, perdu au milieu de la foule et attaché de toute sa force au Corps mystique du Christ, fidèle à l’exemple de saint François. Lui aussi visitait les malades, fut aimé d’eux comme un ami.
Au camp d’Halberstadt, il se sentit libéré par l’excès même de servitude. Calme, très calme dans les colères générales quand une poussée de rage montait dans le groupe pour du pain volé ou des coups reçus, plus que jamais plein d’attentions pour tous. Sa délicatesse étonnait en ce milieu rude et barbare.
Je l’ai croisé plusieurs fois dans le tunnel, blanc de la tête aux pieds, portant à longueur de journée de lourds blocs de ciment. Nous étions aussi piteux l’un que l’autre. « Ça va Xavier ? – Ça va Père ! » avec un bon sourire.
Les derniers mois, le Seigneur le priva même de ceux de ses frères qui lui restaient. Il fut envoyé dans une baraque, seul au milieu des étrangers, Polonais ou Russes. Livré aux vexations, sans possibilité de comprendre ou d’être compris.
Il ne pouvait plus travailler. On avait dû le laisser au bloc, quand un jour un « docteur » étranger le déclara guéri, apte au travail. Il dit à un ami : « Cette fois-ci, je crois que le Bon Dieu veut ma vie. Je suis prêt ». On l’a ramené le soir du travail sur une civière. Durant la nuit, il mourait dans la paix. Seul. Le 15 mars 1945.
Alors âgé de 24 ans, il était le plus jeune des franciscains du camp.
ROGER LE BER

Roger m’accompagnait toujours aux réunions. Cela se passait dans un petit cabaret modeste autour de quelques demis. On commentait à mi-voix les Actes des Apôtres, une semaine d’efforts s’élaborait là et la petite équipe chrétienne de brousse se soudait autour d’une table grasse.
Ce Breton de Landivisiau méditatif et profond se savait timide et sans force pour livrer la richesse de son amour ; il se contractait et devenait tout rouge. Il me promettait : « je vais foncer ». Et il tombait au milieu de la discussion, étonnait le groupe par toute la richesse qu’il versait là d’un seul coup, soudain silencieux et confus.
Il allait voir les militants, lançait une équipe de volley-ball dans un Kommando récalcitrant.
Il aimait tout le monde autour de lui et tout le monde l’aimait.
Roger, qu’on appelait « Polite » depuis toujours, était fin cuisinier. Il goûtait la sauce avec amour, exigeant à l’excès et critiquant ses petits plats au milieu des louanges générales.
Ce grand garçon avait toujours faim, mauvais atout pour un détenu. Il conservait son pain longtemps, se méfiant de son appétit et il finissait par en donner la moitié quand les autres n’en avaient plus. Un jour on lui vola le tout. Il vint me trouver, consterné. « Zut ! c’est un coup de saint François ! ». Il pensait toujours à st François, relisant sans cesse une brochure ou quelques textes qu’il avait pu conservés.
Il vit mourir Gérard et Xavier. Il resta seul, perdit ses forces. Un jour, l’ordre d’évacuation le lança sur les routes. Affaibli, les jambes enflées, il ne pouvait marcher assez vite et se laissa distancer tellement qu’un soldat allemand l’abattit à bout portant, le laissant mort sur la route. C’était le 12 avril 1945, il avait 25 ans.
LOUIS PARAIRE

Venant de Vincennes près de Paris, il était très distrait, sachant rire de lui-même, mais toujours soucieux de répandre autour de lui un climat de charité et de fraternité.
Il pensait avec raison que la gaieté est une forme de la charité et qu’il vaut mieux garder pour soi ses contrariétés. Tous ses efforts tendaient à édifier avec ses frères une équipe profondément fraternelle, charitable et unie. Il y pensait continuellement, en remuant un ragoût de haricots brûlés ou en charriant des caisses.
Quant, un matin, la Gestapo vint l’arrêter au lit, il comprit de suite le sens de cette visite. Mais farceur encore, il se retourna vers le mur refusant obstinément de se lever, assurant qu’il était trop tôt pour travailler et qu’on devait faire erreur.
Nous fûmes isolés un jour dans des cellules éloignées tout au fond d’un couloir. Bonheur ! Nous étions voisins. On sifflait une mélodie grégorienne en guise d’indicatif et tout danger écarté, l’on se hurlait aux fenêtres des amabilités. Nous essayions de recomposer de mémoire la Règle ou le Notre Père de saint François.
Louis se savait de constitution faible, peu apte à résister à une épreuve physique prolongée. Il supporta difficilement le régime d’internement dans l’usine d’aviation où il fut envoyé.
Quand vinrent, à la fin, les évacuations sur ordre, il s’affaiblit très vite. Embarqué à Buchenwald dans un wagon à destination de Dachau, pour un trajet qui devait durer vingt et un jours, avec quatre de ses frères, il souffrit dès les débuts de dysenterie. Dans l’abattement et la famine générale, il sut peiner sans se plaindre une fois. L’agonie dans ces bagnes roulants perdait toute grandeur sinon toute horreur. On faiblissait, c’était embêtant, on n’arriverait pas au terme. Il mourut un soir, un exemplaire de la Règle entre les mains, près de ses quatre frères qui chantaient pour lui le Cantique de frère Soleil. « Loué sois-tu mon Seigneur, pour notre sœur la mort corporelle »
Deux frères descendirent, le soir, son corps roulé dans une couverture. Comme on leur criait quelque chose en allemand, qu’ils ne comprenaient pas, une grêle de coups tomba sur eux, ils remontèrent précipitamment.
Ce furent toutes les funérailles de Louis. Il avait 25 ans.
Éloi Leclerc a décrit ce voyage épouvantable de 21 jours(1). Écoutons son témoignage…
Témoignage du Fr. Éloi Leclerc
Jeudi 13 juillet 1944, 6 heures du matin : descente de la Gestapo, arrestation massive ; prêtres, religieux, militants sont transportés en camion à la prison cellulaire de Brauweiler, à 12 kilomètres de Cologne. Les jours suivants, les arrestations continuent. Nous sommes bientôt une soixantaine au secret. La série des interrogatoires commence et durera deux mois : la Gestapo ruse pour nous faire avouer toute notre activité religieuse et les relations qu’elle suppose, elle torture ensuite pour nous convaincre que cette activité a un but purement politique. Certains d’entre nous sont pendus, battus à s’évanouir ; et, dans le coma, ils déclarent avoir préparé l’arrivée des Anglo-Américains.
Au début de septembre, les armées anglaises menacent directement Aix-la-Chapelle : en hâte, toute la prison de Brauweiler est évacuée. Nous sommes dirigés sur la prison d’Iva à Cologne, puis de là, sur Buchenwald. L’un de nous toutefois échoue au camp de Flossenbourg, où il restera isolé jusqu’à la fin.
Désormais, nous sommes des bagnards, sans personnalité, des numéros parmi des milliers d’autres, rasés, brutalisés, affamés, mourants d’une façon collective et anonyme. Parqués sous des tentes puis engrangés dans des baraques sur des bas-flancs, nous attendons le transport en kommando.
Octobre vient. Trois militants meurent du typhus.
Puis c’est novembre et la neige, avec le départ en habits rayés pour les travaux forcés. Nous sommes alors séparés ; un premier groupe est expédié à Langensalza dans une usine d’ailes d’avions ; un deuxième dans les mines d’Halberstadt ; enfin un dernier groupe demeure à Buchenwald.
Au début de janvier, le père Jean Robert est rappelé d’Halberstadt pour être conduit à Dachau. Avec quel serrement de cœur doit-il laisser dans la mine ses trois frères épuisés par la faim et la fatigue physique !
L’état de ces derniers devient de plus en plus inquiétant. Leur amaigrissement est extrême ; leur moral, toutefois, ne faiblit pas. Ce débordement autour d’eux de souffrances et de misères n’est pas sans les plonger dans une angoisse extrême ; mais ils comprennent que, si Dieu permet que, dans ce milieu infernal, tout témoigne contre son ineffable Charité, c’est précisément parce qu’ils sont eux appelés à être ses témoins.
Le frère Gérard Martin, à bout de forces, trouve encore le courage de remplacer au travail un camarade épuisé ou de lui donner une tranche de pain. Ses amis lui reprochent son imprudente charité. « Saint François à ma place n’agirait pas autrement », c’est toujours sa réponse. Noël approche et Gérard entoure ses camarades, les presse de recevoir le Christ. La nuit de Noël, il faut que sa joie se répande en quelques chants. Cependant ses forces l’abandonnent ; il se présente fin janvier à l’infirmerie ; on le refuse. Alors il revient au camp appuyé sur un ami. C’est la veille de la conversion de saint Paul. « Je voudrais, dit-il à son compagnon, souffrir davantage pour que beaucoup trouvent le Christ sur le chemin de Damas. » Tous deux glissent dans la neige ; Gérard ne se relève pas, il meurt tout doucement.
Le frère Xavier comprend lui aussi que Dieu pourrait lui demander le sacrifice de sa vie. Âme délicate et contemplative, il a déjà renoncé, au milieu de tous ces Russes où il se trouve isolé, à toute impatience, à tout style de vie. Exténué, il obtient en mi-février un mois de repos. Le jour de la reprise du travail, il s’évanouit sur le chantier ; on le rapporte à l’infirmerie, où il meurt la nuit suivante.
Le frère Roger, lui, réussit à franchir l’hiver ; mais l’évacuation devant l’avance américaine le trouve sans force et malade. Il se traîne pendant quelques kilomètres, en queue de colonne, il n’en peut plus. Un S.S. l’abat.
Quant aux frères Louis, Marie-Bernard, Daniel, Jean-Pierre et Éloi, ils connaissent durant ces cinq mois d’hiver le travail à la chaîne dans l’usine de Langensalza : douze heures de jour, douze heures de nuit selon la semaine, sans grande nourriture. Cela jusqu’au jour de Pâques, le 1er avril, où, à l’approche des Américains, il nous faut prendre la route sous bonne escorte. Nous revoyons Buchenwald dans une atmosphère de débâcle ; plus de 40000 hommes s’y entassent. Quelle joie d’y retrouver le frère Patrick ! Mais de nouveau il nous faut évacuer et, pendant vingt et un jours, enfermés dans un wagon de marchandises, nous errons, affamés et délirants, à travers l’Allemagne et la Bohême. Les uns après les autres, nos compagnons de voyage meurent. Nous nous tournons alors vers Notre-Dame, la suppliant de nous sauver.
Nous sommes le 26 avril : le frère Louis, épuisé par la dysenterie, va mourir. Nous lui chantons le Cantique du soleil : « Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la mort corporelle… »
Et c’est dans ce rayon de joie qu’il expire entre nos bras. Notre prière se fait plus pressante et plus confiante, et le 28 nous échouons à Dachau pour y être délivrés et y retrouver le père Jean-Robert. Merci à Marie qui, durant ces jours amers, a été notre refuge, notre consolation et notre délivrance. « A la louange du Christ, Amen ! »
(1) Voir Le soleil se lève sur Assise d’Éloi Leclerc.