Fr. Patrice Kervyn continue de nous partager son aventure sur le chemin d’Assise. Après le Beaujolais, il nous emmène près de la frontière italienne, au cœur des Alpes, au pied du col du Mont Cenis…

Ce mercredi 25 août, je repars confiant. Le ciel s’est dégagé, le début du chemin est certes un peu escarpé et caillouteux, mais rien de très méchant. Et puis, je suis en bonne compagnie : Hannibal et ses éléphants sont passés par là, comme si c’était hier. Des panneaux pédagogiques, très attractifs pour des familles, me racontent son aventure, auteur latin à l’appui : “Si quelques historiens (…) nous peignent les Alpes comme si raides et escarpées, que loin de pouvoir les faire passer à de la cavalerie, à une armée, à des éléphants, à peine l’infanterie légère en tenterait-elle le passage. Selon ces historiens (…) si un Dieu ou demi-dieu n’était venu montrer le chemin à Hannibal, sa perte et celle de toute son armée étaient inévitables. N’est-ce pas là visiblement débiter des fables ?…” Ses éléphants n’étaient pas les grands plantigrades d’Afrique que l’on connaît, mais sans doute leurs cousins d’Inde. Cela me convient, me rassure : si Hannibal et ses éléphants y sont arrivés, pourquoi pas moi ? Je me sens plus léger, j’en arrive presque à oublier mon sac. L’ancienne voie romaine s’élargit progressivement. Entre le ciel d’azur, les nuages cotonneux et le soleil, c’est le grand jeu.

UNE RENCONTRE ENTRE TERRE ET CIEL
À peine à l’écart du chemin, l’église romane de Saint-Pierre d’Extravache se révèle à moi sur sa butte, rayonnante de pureté et de simplicité. Il n’en subsiste guère que le chevet, l’abside et la tour restaurés. L’édifice, qui remonte probablement au XIe siècle, passe pour être le plus ancien de la Maurienne. Il n’a pas souffert seulement des intempéries de la montagne et de deux incendies, à quelques siècles d’intervalle : la dernière guerre a détruit une grande partie des fresques restantes. La barbarie d’hier me renvoie à celles d’aujourd’hui…
À l’arrière de l’église, ces précieux vestiges relient la terre, la pierre, le ciel, et la montagne les illuminent comme rarement. La force et la beauté du site l’emportent sur les traces des drames. Quand l’humain s’est mis à l’écoute d’un lieu, l’a traduit un jour dans la pierre, l’architecture crée le paysage, qui lui-même tire sa force de l’architecture. L’un magnifie l’autre. Je savoure cet instant de grâce, j’en suis ému, ébloui. Que craindre encore après de telles “rencontres” (c’est le mot qui s’impose à moi) ? Mais le chemin m’appelle, je ne puis m’attarder, c’est ma petite ascèse quotidienne.

LA TÊTE DANS LES NUAGES
J’oublie bien vite l’ascèse devant le spectacle du ciel et des nuages, toujours plus grandioses à mesure que j’atteins le sommet du col. “Tu as pour manteau la lumière ! Comme une tenture, tu déploies les cieux, des nuées tu te fais un char, tu t’avances sur les ailes du vent…” (Ps. 103). Le Seigneur est trop grand, trop beau, pour se laisser enfermer dans nos églises. Sa création préexiste à nos constructions, et leur survivra. Elle a toujours été source d’inspiration et de louange, au-delà des frontières des religions. Refuge du col du petit Mont Cenis, me voici arrivé au but de cette étape. Ce soir-là, nous sommes une vingtaine à y faire escale. Un couple de randonneurs bretons, voyant que je suis seul, m’invite à sa table, dernier clin d’œil venu d’en haut pour clore cette journée où les motifs de gratitude et d’émerveillement ont fait fondre mes appréhensions initiales.
Au petit matin, à côté du refuge, les drapeaux français et italien flottent doucement au vent. Longue et belle descente en pente douce vers la frontière par un large chemin. Côté italien, la vallée est traversée par une route fréquentée, prudence ! C’est dans le bourg de Novalesa que je réalise le dépaysement : je ne connais de l’italien que les premières leçons de l’Assimil, que j’ai eu quelque mal à assimiler… À l’appréhension de la montagne succède celle de la langue. Mais au monastère bénédictin de Saint-Pierre, nouveaux motifs d’apaisement : j’y suis accueilli en français, et l’aile de l’accueil qui m’est proposée est royale. Après une nuit reconstituante et l’office des laudes des moines, le père hôtelier me fait visiter leur “double cloître” : devant moi, le cloître de pierre est prolongé par la chaîne des Alpes à l’arrière-plan, sous le soleil levant. “Tu es beauté”, disait François dans ses Louanges de Dieu. Ce sera mon adieu – provisoire – à la montagne.

Fr. Patrice KERVYN, OFM

« devant moi, le cloître de pierre est prolongé par la chaîne des Alpes à l’arrière-plan, sous le soleil levant. “Tu es beauté”, disait François dans ses Louanges de Dieu. »

« Si Hannibal et ses éléphants y sont arrivés, pourquoi pas moi ? »

Fr. Patrice KERVYN, OFM