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PASSER LA MER

“Le SEIGNEUR, en ce jour-là, sauva Israël de la main de l’Égypte” (Ex 14,30)

Le passage de la mer Rouge par les Hébreux est l’un des textes les plus connus de l’Exode. Il a souvent été représenté dans la peinture ou au cinéma mais cette abondance des images peut parfois empêcher le lecteur d’entrer dans la signification profonde de l’événement.

Cet épisode est rapporté au chapitre 14 du livre de l’Exode. Il est précédé en Ex 13,17-22 par une introduction et il est suivi en Ex 15 par un chant de victoire. Il comprend trois scènes qui décrivent chacune une phase importante de l’action et qui sont les trois introduites par la formule “Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse”. Chacune reprend les mêmes éléments : un discours du SEIGNEUR contenant ses ordres et intentions, une narration rapportant l’accomplissement de ces ordres et enfin un discours d’Israël ou de l’Égypte.

La première scène (Ex 14,1-14) se déroule en fin de journée au bord de la mer et a pour objet la poursuite des Israélites par les Égyptiens :

                9Les Égyptiens les poursuivirent et les rattrapèrent comme ils campaient au bord de la mer…    (Ex 14,9)

Éclate alors une grave crise car, Israël, qui se croyait libre se voit rattrapé par les Égyptiens :

                11Ils dirent à Moïse : (…) Que nous as-tu fait là, en nous faisant sortir d’Égypte ? 12Ne te l’avions-nous pas dit en Égypte : “Laisse-nous servir les Égyptiens ! Mieux vaut pour nous        servir les Égyptiens que mourir au désert.” (Ex 14,11-12)

Moïse lui annonce alors l’intervention de Dieu :

                13Moïse dit au peuple : N’ayez pas peur ! Tenez bon ! (…) 14C’est le SEIGNEUR qui combattra pour vous… (Ex 14,13-14)

La seconde scène (Ex 14,15-25) se déroule la nuit et au milieu de la mer. Elle décrit la traversée de la mer puis la panique et la fuite des Égyptiens.

21Moïse étendit la main sur la mer. Le SEIGNEUR refoula la mer toute la nuit par un vent d’est puissant et il mit la mer à sec. Les eaux se fendirent,  22et les fils d’Israël pénétrèrent au milieu de la mer à pied sec, les eaux formant une muraille à leur droite et à leur gauche.  23Les Égyptiens les poursuivirent et pénétrèrent derrière eux (…) jusqu’au milieu de la mer. (…) 25Il bloqua les roues de leurs chars et en rendit la conduite pénible. L’Égypte dit : Fuyons loin d’Israël, car c’est le SEIGNEUR qui combat pour eux contre l’Égypte ! (Ex 14,21-23.25) 

La troisième et dernière scène se déroule à l’aube (Ex 14,26-31). Elle présente d’une part la déroute totale des Égyptiens et d’autre part l’arrivée des Israélites de l’autre côté de la mer.

28Les eaux revinrent et recouvrirent les chars et les cavaliers ; de toutes les forces du Pharaon qui avaient pénétré dans la mer derrière Israël, il ne resta personne. 29Mais les fils d’Israël avaient marché à pied sec au milieu de la mer, les eaux formant une muraille à leur droite et à leur gauche. 30Le SEIGNEUR, en ce jour-là, sauva Israël de la main de l’Égypte, et Israël vit l’Égypte morte sur le rivage de la mer. (Ex 14,28-30)

Chacune des trois scènes se termine par une confession de foi en la puissance de Dieu, d’abord celle de Moïse, puis celle, un peu tardive, de l’Égypte et enfin celle d’Israël :

13Moïse dit au peuple : N’ayez pas peur ! Tenez bon ! Et voyez le salut que le SEIGNEUR réalisera pour vous aujourd’hui. (…) 14C’est le SEIGNEUR qui combattra pour vous. (Ex 14,13-14)

25 (…) L’Égypte dit : Fuyons loin d’Israël, car c’est le SEIGNEUR qui combat pour eux contre l’Égypte ! (Ex 14,25)

31Israël vit avec quelle main puissante le SEIGNEUR avait agi contre l’Égypte. Le peuple craignit le SEIGNEUR, il mit sa foi dans le SEIGNEUR et en Moïse son serviteur. (Ex 14,31)

C’est bien au terme de ce passage qu’Israël devient définitivement le peuple de YHWH. Le terme עַם ‘âm “peuple” encadre le récit :

            5On annonça au roi d’Égypte que le peuple avait pris la fuite. (Ex 14,5)

            31Le peuple craignit le SEIGNEUR… (Ex 14,31)

Israël, peuple fuyard, entre dans la mer, symbole de la mort, pour mourir à l’esclavage et il en ressort peuple libre et craignant Dieu (YHWH). Il est passé entre deux murailles d’eau pour commencer une nouvelle existence sur l’autre rive. Le passage par la mer Rouge, c’est la naissance du peuple d’Israël. Elle s’est faite par séparation : séparation d’avec l’Égypte et toute son armée, séparation des eaux à droite et à gauche, passage de la peur à la confiance. Elle est ainsi présentée comme une nouvelle création en référence à Genèse 1 où Dieu créé en séparant.

En traversant la mer, Israël passe d’une rive à l’autre. Il passe d’une terre de servitude à une terre de liberté et du service de Pharaon au service de Dieu. Il passe des ténèbres de la nuit à l’aube du jour nouveau.

Dans la Bible, l’aube et le matin sont le moment où Dieu rend justice et intervient en faveur des justes, où il exauce les prières et vainc les forces du mal :

            4SEIGNEUR, le matin, tu entends ma voix ;
            le matin, je prépare tout pour toi et j’attends… !
(Ps 5,3)

            15Moi, et c’est justice, je verrai ta face ;
           
au réveil, je me rassasierai de ton image. (17,15)

Mais ce passage ne va pas de soi pour Israël et la peur et l’angoisse l’étreignent. Il en vient à s’adresser avec véhémence à Dieu en lui reprochant de l’avoir fait sortir l’Égypte. En Ex 14,11-12, sept groupes de mots se terminent soit par les termes “Égypte” ou “Égyptiens” soit par l’expression “mourir dans le désert” :

            11… Est-ce parce qu’il n’y a pas de tombeaux en Égypte

            tu nous as pris pour mourir dans le désert ?

            Que nous as-tu fait là, en nous faisant sortir d’Égypte ? 

            12Ne te l’avions-nous pas dit en Égypte :

            “Laisse-nous servir les Égyptiens !

            car il est bon pour nous de servir les Égyptiens

            plus que nous mourions dans le désert.” (Ex 14,11-12)

Israël exprime ici sa peur de mourir, qui est aussi peur du risque, peur de l’inconnu et peur de la nouveauté, signifiée par le désert. Devant l’inattendu qui s’ouvre devant lui, il en vient à affirmer que sa situation d’esclave était bonne. Il s’agit bien là d’une régression, d’une sorte de volonté de retour dans la terre de servitude qui serait préférable à une vie libre mais remplie d’inconnu.

Or le récit de l’Exode suggère au contraire que le désert n’est pas le lieu de la mort mais le lieu de la naissance à une vie nouvelle. Mais pour cela, il faut qu’Israël abandonne sa mentalité égyptienne d’esclave pour devenir peuple de Dieu libre et entrer ensuite en Terre Promise. De plus, dans le désert, il n’y a rien, sinon Dieu : lui seul l’emplit de sa présence et y déploie toute sa puissance.

Cet événement fondateur sera toujours la référence, celle des Juifs bien sûr, quand ils souffriront en exil, sous l’oppression romaine ou quand ils se trouveront dans l’enfer des camps de concentration. Elle fut aussi la référence des noirs, esclaves, non pas en Égypte, mais dans les États du sud des États-Unis d’Amérique. Elle a été l’inspiratrice de la théologie de la libération en Amérique Latine. Chaque fois qu’un peuple souffre l’esclavage ou le génocide, il se souvient qu’une fois pour toutes, Dieu est intervenu dans l’histoire pour libérer son peuple “à main forte et bras étendu”.

Par contre, pour nous, lectrices et lecteurs d’aujourd’hui, ce récit peut avoir un goût amer et avoir de la peine à “passer” ! En effet, comment comprendre et accepter une intervention salutaire de Dieu qui sauve son peuple et qui en même temps entraîne la mort des Égyptiens ? Très tôt, l’interprétation juive a soulevé cette question et selon certains rabbins, Dieu aurait interdit aux anges d’entonner un chant de victoire car lui-même déplorait avoir dû faire mourir les Égyptiens qui eux aussi faisaient partie de ses enfants.[1]

Aujourd’hui, à la suite de Moïse guidant son peuple au travers de la mer, à la suite du Christ invitant ses disciples à passer sur l’autre rive (Mc 4,35), nous sommes à notre tour appelés à passer la mer de nos peurs et de nos inquiétudes, de nos sentiments de fatalité et de nos errances… Nous sommes appelés à passer non pas seuls mais avec tous ceux et celles qui pleurent, ceux et celles qui n’en peuvent plus et n’arrivent plus à avancer, ceux et celles qui paralysées par la peur restent enfermés sur eux-mêmes.

Nous sommes appelés à sortir et à traverser pour devenir à notre tour des passeurs et des relayeurs de vie, de joie et d’espérance qui permettent à tous ceux et celles qui sont encore esclaves de passer la mer de leurs servitudes et de leurs enfermements.

Mais, nous ne sommes pas seuls pour vivre cette traversée. Nous sommes ensemble, peuple de frères et de sœurs, peuple des croyants à la suite de leur Seigneur qui a calmé la tempête et qui éclaire nos nuits sans étoiles, nos nuits d’abandon et de désolation, nos nuits de doute et d’adversité. Comme jadis Moïse, Celui qui est Chemin, Vérité et Vie, est présent pour chacun et chacune, au milieu de ses mers et de ses nuits, à la mesure de ses pas.

            Je relis ma vie pour y discerner les passages de Dieu et les passages que j’ai déjà pu faire avec lui. Je les nomme.

            Pour moi, le désert du confinement actuel est-il un désert de mort (psychologique, religieuse, sociale, spirituelle…) ? Un désert où le Seigneur est bien présent ?

            Avec Jésus, quels passages suis-je invité à vivre et à faire en ce temps de confinement ?

Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix.

Là où est la haine, que je mette l’amour.

Là où est l’offense, que je mette le pardon.

Là où est la discorde, que je mette l’union.

Là où est l’erreur, que je mette la vérité.

Là où est le doute, que je mette la foi.

Là où est le désespoir, que je mette l’espérance.

Là où sont les ténèbres, que je mette la lumière.

Là où est la tristesse, que je mette la joie. (Saint François d’Assise)

[1] Thomas RÖMER, L’Ancien Testament commenté, l’Exode, Labor et Fides, Genève, 2017, 82.