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DÉSERT L’EXPÉRIENCE DU MANQUE

“Ils marchèrent trois jours sans trouver d’eau” (Ex 15,22)

Moïse a réussi sa mission de libérateur de son peuple. Israël a quitté définitivement le pays de sa servitude et l’Égypte, morte sur le rivage de la mer, ne peut plus le poursuivre. Commence alors la longue marche d’Israël à travers le désert, en route vers la terre promise. Dans ce désert, où par définition, il n’y a rien, Israël va devoir s’organiser, puisqu’il ne dépend plus de Pharaon. Comment quitter une mentalité d’esclave et apprendre ce qu’est être libre ? Comment surmonter les peurs et les manques ? Comment se prendre en charge ? Est-ce en criant vers Dieu à la première difficulté ou bien en découvrant que l’apprentissage de la liberté est aussi celui de la responsabilité ?

Durant cette marche qui va le mener au Sinaï, Israël expérimente deux manques : le manque d’eau (Ex 15,22-27 et 17,1-7) et le manque de nourriture (Ex 16,1-36).

Depuis le début des pourparlers avec Pharaon, Moïse avait parlé d’une marche de trois jours au désert “pour aller servir le Seigneur” (Ex 3,18 ; 8,23). Mais la réalité s’avère différente. À la surprise et à la déception du peuple, “ils marchèrent trois jours au désert sans trouver d’eau” (Ex 15,22). Et pire encore, quand ils arrivent à Mara, “ils ne purent boire l’eau de Mara, car elle était amère” (Ex 15,23). Cela rappelle le second prodige de l’Égypte : “ils ne pouvaient boire l’eau du fleuve” (Ex 7,24).

Le peuple murmure alors contre Moïse comme il l’avait déjà fait quand il était poursuivi par les Égyptiens. Il estime que Moïse ne les a pas conduits au bon endroit et les a trompés. Ils demandent : “que boirons-nous ?” (Ex 15,24). Moïse ne répond pas au peuple, il ne se défend même pas, mais “il crie vers le Seigneur” (Ex 15,25a). Moïse supplie Dieu au nom de son peuple. Il intercède pour Israël.

Dieu répond alors à Moïse sur la façon de changer cette eau amère en eau potable, à l’inverse du second prodige d’Égypte où l’eau potable était devenue du sang (Ex 7,14-15) :

                25… et le SEIGNEUR lui indiqua un arbre d’une certaine espèce. Il en jeta un morceau dans l’eau, et l’eau devint douce. (Ex 15,25)

Et le texte se poursuit alors en mentionnant les lois et coutumes fixées par le SEIGNEUR :

                25… C’est là qu’il leur fixa des lois et coutumes. C’est là qu’il les mit à l’épreuve. 26Il dit : “Si tu entends bien la voix du SEIGNEUR, ton Dieu, si tu fais ce qui est droit à ses yeux, si tu prêtes l’oreille à ses commandements, si tu gardes tous ses décrets, je ne t’infligerai aucune des   maladies que j’ai infligées à l’Égypte, car c’est moi le SEIGNEUR qui te guéris.” (Ex 15,25-26)

C’est à Mara que Dieu par l’intermédiaire de Moïse a fixé des lois et coutumes. Celles-ci ne sont pas préciser ici et elles anticipent les lois qui seront donner au Sinaï. Mais déjà, celles-ci sont mentionnées pour signifier que dans sa marche, le peuple a besoin de sens et de direction. Au lieu de murmurer, il doit apprendre à “bien entendre la voix du Seigneur” et à “faire ce qui est droit à ses yeux”.

Le texte évoque également la mise à l’épreuve d’Israël (v. 25b), thème cher aux récits du désert. Ce temps de l’épreuve a pour but de savoir si Israël sera ou non fidèle à son Dieu.

Le second récit de la marche au désert décrit le manque de nourriture (Ex 16). Et le peuple reprend de plus belle ses murmures :

                2Dans le désert, toute la communauté des fils d’Israël murmura contre Moïse et Aaron. 3Les      fils d’Israël leur dirent : “Ah ! si nous étions morts de la main du SEIGNEUR au pays d’Égypte, quand nous étions assis près du chaudron de viande, quand nous mangions du pain à satiété ! Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour laisser mourir de faim toute cette assemblée !” (Ex 16,2-3)

Le peuple a faim ! Et ses murmures vont se répéter plusieurs fois tout au long du récit. Cette plainte, loin d’être légitime, devient une accusation contre Moïse, et en plus un regret de l’Exode et une nostalgie de l’Égypte. Elle rappelle celle d’Israël au moment du passage de la mer. Pour les fils d’Israël, mourir esclave dans l’abondance en Égypte était préférable à mourir de faim libre au désert !

Le Seigneur va répondre aux murmures et à la plainte du peuple :

                12“J’ai entendu les murmures des fils d’Israël. Parle-leur ainsi : Au crépuscule, vous mangerez de la viande ; le matin, vous vous rassasierez de pain et vous connaîtrez que c’est moi le SEIGNEUR, votre Dieu. (Ex 16,12)

Cette intervention de Dieu rappelle également les prodiges d’Égypte. Au huitième prodige, Dieu fit “pleuvoir de la grêle” sur l’Égypte (Ex 9,18.23), maintenant, il “fera pleuvoir du pain” pour vous (Ex 16,4). Au neuvième prodige, les sauterelles “montèrent” et “recouvrirent” tout le pays (Ex 10,14-15), maintenant, les cailles “montèrent” et “recouvrirent” le camp, procurant ainsi de la nourriture au peuple (Ex 16,13).

Le texte souligne que ce prodige de la manne et des cailles doit permettre au peuple de reconnaître Dieu et de voir sa gloire dans la nourriture merveilleuse qui donne vie, mais dont il ne connaît pas ce que c’est (Ex 16,15).

Puis le texte se poursuit en mentionnant une première série de mesures concernant l’organisation du peuple en vue d’en assurer l’égalité entre les membres. Chacun doit pouvoir disposer de ce dont il a besoin (Ex 16,16-36) :

                16Voici ce que le SEIGNEUR a ordonné : recueillez-en autant que chacun peut manger. Vous en prendrez un omer par tête, d’après le nombre de vos gens, chacun pour ceux de sa tente. (Ex 16,16)

La seconde mesure met en place l’observation du Sabbat :

                22Le sixième jour, ils recueillirent le double de pain, deux omers pour chacun. Tous les   responsables de la communauté vinrent l’annoncer à Moïse. 23Il leur dit : “C’est là ce que le SEIGNEUR avait dit : Demain, c’est sabbat, jour de repos consacré au SEIGNEUR. (Ex 16,22-  23)

Le mot sabbat apparaît ici pour la première fois dans la Bible. De manière très symbolique, le récit laisse suggérer que le travail, aussi indispensable soit-il, ne peut être le but ultime de l’existence. La vie est plus que la lutte pour la survie et c’est le sens du sabbat, jour “donné” par le Seigneur lui-même (v. 29) comme la manne (v. 15)

Au désert, le peuple fait donc l’expérience d’un double manque : manque d’eau et manque de nourriture. Il éprouve la soif et la faim et se met à regretter les oignons d’Égypte ! Et il se met alors à murmurer : murmures contre Moïse et Aaron, murmures contre Dieu lui-même. Ces récits de la marche au désert nous disent que les épreuves ne sont pas facultatives mais qu’au contraire, elles nous façonnent. Elles disent tout ce que l’homme désireux de liberté doit traverser. Une liberté qu’il négocie dans le réel du monde, parfois dans des situations limites, mais le plus souvent dans l’ordinaire de la vie.

Toute vie humaine, à tout âge, est traversée un jour ou l’autre par l’épreuve et en particulier par l’expérience du manque : manque des besoins essentiels (se nourrir, dormir, avoir un toit), manque de relations et solitude, manque de liberté. Mais dans la Bible, il ne s’agit jamais de manquer pour manquer, mais de manquer pour savoir qui donne ! La liberté n’est pas qu’épreuve, elle est, dans ces pages de l’Exode, liberté pour Dieu. “Difficile liberté !” dit Emmanuel Lévinas[1].

            Aujourd’hui, dans ma vie et en cette période de confinement, quels sont les manques que je  rencontre et qui me font souffrir et me replier sur moi-même ?

            Quels sont les murmures que je m’adresse à moi-même ou à mes proches ou à Dieu lui-même ?

            À quels déplacements ces manques m’invitent-ils à opérer dans ma vie personnelle, familiale, religieuse… ?

Nous sommes des êtres individuels, nous pensons d’abord à nos frustrations, à nos blessures personnelles. C’est difficile d’accueillir ce sentiment et de le dépasser en même temps… Cela relève de notre responsabilité individuelle de ne pas céder à la fascination du malheur. Dans l’incertitude, est-ce que je vois une promesse ou une menace ? Tout est possible.[2]

[1] Emmanuel LÉVINAS, Difficile liberté, Albin Michel, Paris, 2006.

[2] Marion MULLER-COLARD, Ne cédons pas à la fascination du malheur, La Croix Magazine 41855, 7/8 novembre 2020, 12.