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DE L’ESCLAVAGE À LA LIBERTÉ

D’une main forte, le SEIGNEUR nous a fait sortir du pays d’Égypte (Dt 6,21)

20 Et demain, quand ton fils te demandera : « Pourquoi ces exigences, ces lois et ces coutumes    que le SEIGNEUR notre Dieu vous a prescrites ? » 21Alors, tu diras à ton fils : « Nous étions   esclaves du Pharaon en Égypte, mais, d’une main forte, le SEIGNEUR nous a fait sortir d’Égypte. (Dt 6,20-22)

Il faut se rendre compte que la Torah a fait de la sortie d’Égypte le sujet central de toute la Torah, la base de toutes les bases et la racine de tout.[1] Les chapitres 12 à 15 du livre de l’Exode rapportant la sortie d’Égypte forment un ensemble complexe qui peut être structuré en deux grandes unités : d’une part, la présentation des différents rituels de la Pâque (Ex 12,1-36 ; 13,1-16) et d’autre part, le récit de la sortie d’Égypte et du passage de la mer (Ex 12,37-42 et 13,17-15,21).

Ex 12,37-42 décrit le succès du départ et indique le caractère militaire de la sortie :

                37 Les fils d’Israël partirent de Ramsès pour Soukkoth, environ six cents milliers de fantassins, les hommes sans compter les enfants. 38Tout un ramassis de gens monta avec eux, avec du petit      et du gros bétail en lourds troupeaux. (Ex 12,37-38)

Les indications numériques ne sont pas à prendre au pied de la lettre. Elles signifient que c’est tout le peuple qui sort d’Égypte et que le peuple est accompagné d’un “ramassis de gens”, peut-être des Égyptiens opprimés ou atteints de lèpre. Peuple d’esclaves, peuple misérable, peuple lépreux, peuple boiteux mais peuple de Dieu.

Le v. 40 précise que la durée du séjour fut de 430 ans. Tout se produit comme Dieu l’avait prédit à Abram :

                3 Il dit à Abram : « Sache bien que ta descendance résidera dans un pays qu’elle ne possédera   pas. On en fera des esclaves, qu’on opprimera pendant quatre cents ans. 14Je serai juge aussi de la nation qu’ils serviront, ils sortiront alors avec de grands biens. (Gn 15,13-14)

Puis le v. 42 prépare le passage à de nouvelles prescriptions relatives à la fête de Pâque et il qualifie la nuit de Pâque de nuit de veille pour le Seigneur :

                42 Ce fut là une nuit de veille pour le SEIGNEUR quand il les fit sortir du pays d’Égypte. Cette nuit-là appartient au SEIGNEUR, c’est une veille pour tous les fils d’Israël, d’âge en âge. (Ex    12,42)

Les fils d’Israël sortent ainsi du pays d’Égypte, terre d’oppression, de servitude et d’esclavage en hommes et femmes libres, en marche vers une terre promise par Dieu. Ils ne sont désormais plus sous la dépendance de Pharaon mais le chemin de la libération sera encore long car devenir libre, “c’est s’affranchir de tout ce qui empêche d’être soi [2]“. Et pour cela il faudra du temps, les 40 ans de marche au désert.

En hébreu, les mots esclavage et liberté comportent les trois mêmes consonnes mais dans un ordre différent, comme en miroir : CHaPHaH // HiPHeCH – hpc // cph. L’esclavage est bien le contraire de la liberté. Ces deux racines expriment ainsi un choix, une interrogation. Devenir libre n’est jamais facile et prendre un chemin de liberté n’est jamais sans risque. La liberté ne se trouve pas offerte sur un plateau, elle se cherche sans cesse.

On retrouve cette idée dans la racine HiPeÇ cph qui comprend les mêmes consonnes et qui signifie chercher. Le combat pour la liberté est ainsi un combat qui ne cessera jamais. Pour pouvoir rester libre, il faudra continuer inlassablement jour après jour de chercher… tout au long de la marche au désert et une fois arrivé en terre promise.

En hébreu, un autre verbe comprend les trois mêmes consonnes encore dans un ordre différent : HaÇaPH pch qui signifie dévoiler, révélerChercher, c’est aller vers l’inconnu, c’est donc prendre des risques mais c’est aussi se donner la possibilité de découvrir.

Finalement, arrêter de chercher ou de se chercher c’est en quelque sorte rester diminué ou asséché, en hébreu CHaHaPH phc encore les trois mêmes consonnes.[3]

Peuple de Dieu, héritier des fils d’Israël qui un jour sont sortis d’une terre d’esclavage pour se mettre en route vers une terre promise, nous sommes invités à continuer cette marche de libération et à quitter nos terres d’esclavage avec nos peurs, nos lâchetés, nos défaitismes, nos compromissions. Le chemin sera long mais ce temps de confinement peut être pour chacun de nous ce temps de sortie, d’exode intérieur ou extérieur pour prendre avec d’autres le risque de la liberté et de la fraternité.

Nous avons finalement en permanence le choix entre libérer ou asservir, chercher l’autonomie ou rester soumis, l’épanouissement par la découverte ou le dessèchement par l’abandon de toute recherche de toute liberté.

                18  Dieu détourna le peuple vers le désert de la mer des Joncs. C’est en ordre de bataille que les fils d’Israël étaient montés du pays d’Égypte. 19Moïse prit avec lui les ossements de Joseph, car       celui-ci avait exigé des fils d’Israël un serment en leur disant : “Dieu ne manquera pas d’intervenir en votre faveur ; alors vous ferez monter d’ici mes ossements avec vous.”

         20 Ils partirent de Soukkoth et campèrent à Étam, en bordure du désert. 21 Le SEIGNEUR lui-même marchait à leur tête : colonne de nuée le jour, pour leur ouvrir la route – colonne de feu la nuit, pour les éclairer ; ils pouvaient ainsi marcher jour et nuit. (Ex 13,18-21)

Ces quelques versets, malgré leur allure disparate, révèlent une intention commune. Ils veulent sonder la densité des événements qui se préparent et persuader le lecteur qu’il va assister à un moment unique de l’histoire d’Israël.

Tout d’abord, c’est Dieu qui a l’entière initiative. Il est le chef militaire du peuple qui n’est plus un groupe d’esclaves mais une véritable armée prête à se battre (v. 18). Dieu opte pour une tactique surprenante : il ne conduit pas le peuple par le chemin le plus court, mais il le détourne vers le désert de la mer des Joncs. Il prend cette décision parce qu’il s’inquiète : le peuple pourrait regretter et vouloir retourner en Égypte (v. 17). Cette décision de Dieu suggère au lecteur que Dieu veut que cette sortie d’Égypte, qui a coûté tellement, soit définitive.

Moïse prend avec lui les ossements de Joseph (v. 19). Ce geste montre aussi que le séjour en Égypte est bien fini. Israël emmène avec lui ses racines. Il nous renvoie à Gn 50,25-26 où Joseph demandait aux fils d’Israël de reprendre ses ossements lorsqu’ils quitteraient le pays :

            25 Puis Joseph fit prêter serment aux fils d’Israël : lorsque Dieu interviendra en votre faveur, vous ferez remonter mes ossements d’ici. (Gn 50,25)

Le narrateur veut nous faire comprendre qu’une étape importante de l’histoire d’Israël se termine ici, celle du séjour en Égypte. La sortie d’Égypte inaugure certes, une période de liberté après un temps d’épreuve, mais elle met d’abord fin à l’époque patriarcale et à l’ère des promesses. Ces ossements sont plus qu’un souvenir ! Ils sont une exigence !

Les versets suivants sont importants (vv. 20-21) : le peuple commence sa marche au désert et cette découverte du désert sera en même temps découverte d’un Dieu qui, jour et nuit, marche devant lui et à ses côtés. Le texte utilise deux images pour indiquer la présence de Dieu. Ces deux colonnes – de nuée et de feu – continueront à accompagner Israël au désert pour le guider et le protéger contre tout danger. Dieu inaccessible se met à la portée et au service de son peuple. Le signe de la présence et de la venue de Dieu est à la fois ténèbres et lumière. C’est lui le guide pour son peuple en marche.

Ces versets préparent le lecteur à assister au départ définitif d’Israël. L’intention de Dieu est claire : Israël doit rompre définitivement avec son passé égyptien.

La visée de ce passage est bien de nous présenter la naissance d’un peuple. A plusieurs reprises, Dieu demande à Pharaon, par la bouche de Moïse, de laisser partir le peuple pour qu’il le serve (Ex 7,26 ; 8,16…). À la fin, lors du passage de la Mer, Dieu est reconnu comme ce qu’il est, celui qui réalise son plan de salut et libère son peuple, un peuple qui passe de l’esclavage à la liberté pour proclamer les merveilles de son Dieu.

Cette histoire est commémorée chaque année lors des célébrations liturgiques de la Pâque. Israël se rappelle alors les heures décisives de la sortie d’Égypte et du passage de la Mer. Ce jour-là, on fait mémoire du passage du Seigneur (Ex 12,2-14). On célèbre “le sacrifice de la Pâque pour le SEIGNEUR qui a passé au-delà des maisons des Israélites en Égypte, lorsqu’il frappait l’Égypte mais épargnait nos maisons” (Ex 12,27).

Pour le peuple Juif et pour chaque Juif, la Pâque est un événement qui est toujours célébré au présent, qui le concerne directement, qu’il a vécu et qu’il continue de vivre.

            À chaque génération, l’homme doit se voir comme s’il était sorti d’Égypte. (Traité Pessa’him – chap 10, michna 5)

Année après année, génération après génération, la fête de Pâque atteste l’action libératrice de Dieu, l’aujourd’hui de son intervention pour son peuple. La Pâque n’est pas souvenir du passé. Elle est appel à naître, à vivre avec Dieu. Elle est appel à quitter les terres de servitude et à vivre dans l’Alliance.

        13 Vous, frères, c’est à la liberté que vous avez été appelés. Seulement, que cette liberté ne donne aucune prise à la chair ! Mais, par l’amour, mettez-vous au service les uns des autres. (Ga 5,13)

            Quelles sont les peurs qui me tiennent en esclavage et m’emprisonnent en moi-même ? dans ma   famille ? dans ma communauté ? dans mon milieu de travail ?

              Je les présente au Seigneur…

             Saurai-je quitter l’Égypte et mes peurs par amour de la liberté ?

            De quoi ai-je besoin d’être libéré ?

            En quoi le Seigneur est-il un libérateur et un guide pour moi dans ma vie, dans mes nuits comme dans mes jours ?

L’espérance nous apprend patiemment à penser possible ce qui nous paraît dans la situation présente impossible ou hors de portée. Elle nous apprend que notre vie excède ce que nous avons sous les yeux. Aucune existence humaine ne peut ni ne doit être abandonnée à la détresse du temps présent.[4]

[1]Rabbi Yehouda Levaï ben Betzalel, dit le Maharal de Prague (1520-1609), rabbin, talmudiste, mystique et philosophe, Guévourot Achem 3.

[2] Marc-Alain OUAKNIN, Les dix commandements, Seuil, Paris, 1999.

[3] Irit SLOMKA-SAGUY, Lettres hébraïques, miroir de l’être, Grancher, Escalquens, 2016, 35-39.

[4] Frédéric BOYER, Espérer c’est ne pas céder, in La Croix week-end 41855, 7/8 novembre 2020, 37.